Attentat des Champs-Elysées : pourquoi la revendication de l'Etat islamique pose question

Le groupe jihadiste a rapidement revendiqué, jeudi, l'attaque qui a coûté la vie à un policier à Paris. Mais cette revendication laisse les enquêteurs circonspects.

Dans ce communiqué relayé le 20 avril 2017, l\'agence de propagande de l\'Etat islamique Amaq affirme que l\'attaque des Champs Elysées est l\'oeuvre de l\'un des soldats du califat.
Dans ce communiqué relayé le 20 avril 2017, l'agence de propagande de l'Etat islamique Amaq affirme que l'attaque des Champs Elysées est l'oeuvre de l'un des soldats du califat. (AAMAQ NEWS AGENCY)
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franceinfo avec AFPFrance Télévisions

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Une revendication et des questions. L'attentat qui a visé des policiers sur les Champs-Elysées, jeudi 20 avril, a été promptement revendiqué par le groupe Etat islamique.

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La rapidité avec laquelle le communiqué a été diffusé, le nom mentionné par l'organisation terroriste et les liens encore flous de l'assaillant avec Daech interrogent. Franceinfo vous explique pourquoi. 

Parce que cette revendication a été très rapide

L'attaque a été presque aussitôt revendiquée par l'EI, à l'origine de la plupart des attentats, parfois de masse, qui ont fait 238 autres morts depuis 2015 en France. "L'auteur de l'attaque des Champs-Elysées dans le centre de Paris est Abou Youssef le Belge, et c'est un des combattants de l'Etat islamique", affirme l'Etat islamique dans un communiqué publié par son organe de propagande Amaq.

Il n'aura fallu que deux heures et demie à peine à l'organisation terroriste pour revendiquer les faits. Comme le souligne Le Monde, il s’agit, pour le groupe jihadiste, de la revendication la plus rapide d’un attentat commis sur le sol européen, avec celui qui a visé l’aéroport de Bruxelles, le 22 mars 2016. 

Parce qu'elle fait référence à la Belgique

Deuxième source d'étonnement pour les enquêteurs : l'identité du "soldat du califat" mentionnée par le groupe Etat islamique, "Abu Yussef Al-Belgiki", semble différer de celle du Français abattu sur les Champs-Elysées, Karim Cheurfi, un Français de 39 ans, né à Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis).

Certes, la "nisba", le nom de guerre utilisé par le groupe jihadiste, n'indique pas forcément la nationalité du jihadiste. Le Français Brahim Abdeslam, membre du commando du 13-Novembre, avait été signalé comme "Abul-Qaqa Al-Baljiki" dans la revue Dabiq car il avait grandi en Belgique. Mais à ce stade, rien ne permet d’affirmer ou d’infirmer que Karim Cheurfi a séjourné en Belgique depuis sa sortie de prison, début 2015.

Le nom Abou Youssef Al-Belgiki figurant dans le communiqué d'Amaq correspond-il à celui d'un homme signalé jeudi à la France par les services belges, qui porte le même prénom ? Ce suspect, faisant l'objet d'un avis de recherche diffusé par les autorités belges, s'est présenté dans un commissariat d'Anvers, dans le nord de la Belgique. Vendredi après-midi, le parquet fédéral belge a "exclu" tout lien entre cet homme et l'attentat sur les Champs-Elysées.

Il y a "deux hypothèses", a avancé le porte-parole du parquet fédéral belge : ou bien "il existe bien quelque part un Abou Youssef Al-Belgiki – et nous cherchons à l'identifier – ou bien l'EI a profité du fait que l'Anversois était dans les médias, surtout français, jeudi soir pour revendiquer l'attentat" en citant son nom, a-t-il poursuivi, sans trancher. "Que l'Etat islamique ait été au courant [de l'attaque], ait confondu l'assaillant avec quelqu'un d'autre ou ait simplement commis une erreur stupide, tout cela reste à voir", ajoute auprès de l'AFP Jade Parker, une experte du mouvement ultraradical.

Parce que les liens entre l'assaillant et Daech ne sont pas encore établis

Les liens exacts entre Karim Cheurfi et le groupe Etat islamique restent à établir. Jeudi, un mot manuscrit défendant "Daech", l'acronyme arabe du groupe terroriste, a été retrouvé près de son corps, avec un fusil à pompe, deux gros couteaux et un Coran. Selon Le Monde, il a cherché à entrer en contact avec un combattant dans la zone irako-syrienne au début de l’année.

L'homme, multirécidiviste pour des faits de droit commun, avait été arrêté le 23 février après avoir affirmé en décembre à un proche vouloir "tuer des policiers en représailles de ce qui se passait en Syrie", pris des contacts pour acheter des armes et avoir acheté des couteaux commando, une GoPro et des masques sur internet. A l'issue de sa garde à vue, il avait été relâché, faute d'éléments.

Parallèlement à cette procédure engagée à Meaux, la section antiterroriste du parquet de Paris avait ouvert en mars une enquête préliminaire le visant et confiée à la DGSI. Mais Karim Cheurfi n'avait pas été fiché S. 

Mis à part ces éléments récents, Karim Cheurfi n'avait "pas présenté de signes de radicalisation" pendant les 14 années qu'il a passées en prison, a indiqué le procureur de la République de Paris, François Molins. Il a effectué un voyage en Algérie du 15 janvier au 14 février 2017 "pour s'y marier", selon les explications qu'il avait fournies au juge d'application des peines, qui l'avait convoqué pour non respect de sa liberté conditionnelle, sans le renvoyer en prison.

Ses voisins ont décrit à l'AFP un homme nourrissant une "haine" contre la police – il a été condamné en 2001 pour tentative d'homicide volontaire sur deux policiers – et "psychologiquement atteint", mais pas radicalisé.

Parce que de précédentes revendications ont déjà semblé opportunistes

Les policiers et les militaires sont des cibles privilégiées pour les personnes radicalisées agissant au nom du jihad, qui ont multiplié les actions violentes à leur encontre en France ces dernières années, conformément aux consignes explicites du groupe Etat islamique.

Dans ses opérations de propagande, l'EI a appelé les assaillants en Occident à laisser des messages après leurs attaques pour permettre au groupe de les revendiquer. Le mot manuscrit faisant référence au groupe jihadiste trouvé à côté de sa dépouille tend à accréditer la thèse d'un passage à l'acte inspiré par les appels au meurtre du groupe jihadiste.

Après l'attentat de Nice en juillet 2016, l'Etat islamique avait revendiqué l'attaque au camion-bélier. Mais aucun lien entre Mohamed Lahouaiej Bouhlel et l'organisation n'a été démontré jusqu'à présent. Idem pour l'attentat de Londres, commis par le Britannique Adrian Russell Ajao et revendiqué par l'EI dès le lendemain. Comme le rappelle Le Monde, là encore, aucun lien n’a été démontré entre l'auteur et le groupe terroriste.

Autant de revendications qui peuvent sembler opportunistes, dans un contexte où l'Etat islamique est fragilisé sur le terrain irako-syrien. Son influence sur des individus radicalisés en Europe n'en reste pas moins manifeste.