RECIT. A Mossoul, la laborieuse bataille pour libérer la vieille ville, aux mains de l'Etat islamique depuis 2014

Cela fait une semaine que les forces irakiennes ont lancé l'assaut final contre le centre historique de la deuxième ville d'Irak, dernier bastion des jihadistes, dans lequel de nombreux civils sont pris au piège. 

Les forces antiterroristes irakiennes progressent à pied, dans la vieille ville de Mossoul (Irak), le 22 juin 2017.
Les forces antiterroristes irakiennes progressent à pied, dans la vieille ville de Mossoul (Irak), le 22 juin 2017. (AHMAD AL-RUBAYE / AFP)
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Julie RasplusFrance Télévisions

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Sous plus de 40 °C, les combats font rage dans le dédale de ruelles de la vieille ville de Mossoul. Cela fait une semaine que les forces antiterroristes irakiennes, l'armée et la police fédérale ont lancé l'assaut final dans ces trois derniers km² de rues étroites, situés sur la rive occidentale du Tigre. Le 18 juin, dès l'aube, les avions de la coalition antijihadiste ont bombardé certaines positions des combattants de l'Etat islamique (EI) dans le centre historique. Les haut-parleurs des mosquées ont lancé un appel à la population civile, les prévenant d'une prochaine libération, raconte Le Figaro.

Neuf mois après le début de l'offensive militaire sur cette grande ville du nord du pays, les forces de sécurité irakiennes promettent que la reconquête est proche. Pour le lieutenant général Abdel Ghani Al-Assadi, les forces spéciales antiterroristes entrent dans le "chapitre final". Certains ambitionnent même de reprendre la ville d'ici la fin du ramadan, prévu ce samedi 24 juin. 

Au moins 300 combattants dans la vieille ville

Depuis octobre, l'armée irakienne a repris, quartiers par quartiers, plus de 95% de la ville tombée aux mains de l'EI en juin 2014. Elle s'est livrée à un combat acharné dans lequel des centaines de soldats ont perdu la vie. Aucun chiffre officiel n'a été communiqué afin de ne pas démoraliser les troupes, mais les journalistes que franceinfo a interrogés évoquent des milliers de morts côté armée. Les événements se sont accélérés, début mars, avec la reprise de l'aéroport, les forces antijihadistes se rapprochant au fur et à mesure du centre historique, dernier bastion des combattants de l'EI.

Seuls 300 à 500 jihadistes seraient cachés, ici, dans les maisons, les tunnels et les escaliers de la vieille ville de Mossoul, contre 6 000 au début de l'offensive en octobre. Parmi eux, des étrangers, dont des Français, qui n'ont plus rien à perdre, de l'aveu même des militaires. "Ce sont des combattants morts-vivants. Leur seule option est la mort. Ils sont encerclés. Leur situation est très délicate concernant la nourriture ou l’accès aux soins", analyse un général irakien dans Le Monde

Alors que la ville résonnait déjà des explosions incessantes, la guerre est devenue totale. Au premier jour de l'assaut, les combattants ont violemment répliqué à l'avancée des forces irakiennes à coups de mitrailleuses, d'obus de mortiers, de roquettes et de missiles téléguidés, raconte le quotidien. Mercredi, les combattants islamistes ont également réduit en poussière la mosquée Al-Nouri et son célèbre minaret penché, datant du XIIe siècle.

Un emblème de l'EI sacrifié

La destruction de ce monument symbolique, haut de 45 mètres, sur lequel les jihadistes avaient planté un drapeau noir, a suscité une vive indignation en Irak et dans le monde. L'édifice, l'un des plus emblématiques du pays, est imprimé sur les billets de 10 000 dinars. Ce n'est pas un hasard si le leader de l'Etat islamique, Abou Bakr Al-Baghdadi, l'a choisi pour sa première apparition publique, en juillet 2014, quelques jours après la proclamation du califat.

Après la destruction, l'EI a tenté de faire diversion en affirmant, via son agence de propagande Amaq, que le site avait été bombardé par l'aviation américaine. Mais la coalition internationale a expliqué que les jihadistes avaient "détruit l'un des plus grands trésors de Mossoul et de l'Irak alors que les forces irakiennes s'en approchaient".

Pour beaucoup d'observateurs, ce nouveau coup porté au patrimoine et à l'héritage culturel du pays montre en effet que l'Etat islamique, acculé dans Mossoul, préfère sacrifier ses propres emblèmes "par fierté" que de les voir repris par les forces irakiennes. De nombreux ministres irakiens l'ont interprété comme le signe de la "défaite" imminente de l'EI dans la ville. 

Rues étroites et combats à pied

Reste que l'assaut final s'annonce laborieux et les combats, autrement plus féroces. Pour reprendre la vieille ville, les forces irakiennes sont réduites à une bataille à pied et en face-à-face, dans un labyrinthe de rues et de bâtiments truffés de mines et peuplés de snipers. Impossible d'y entrer avec les blindés. Les frappes aériennes ne servent plus à rien "car la zone est encore densément peuplée et les bâtiments sont fragiles", décrit le porte-parole des forces antiterroristes, cité par The Independent (en anglais).

Les décombres de voitures et de bâtiments envahissent les rues étroites de la vieille ville de Mossoul (Irak), le 21 juin 2017.
Les décombres de voitures et de bâtiments envahissent les rues étroites de la vieille ville de Mossoul (Irak), le 21 juin 2017. (AFP)

Toutes les forces armées doivent avancer progressivement, maison par maison, dans un environnement qui avantage les jihadistes et maintient une tension permanente. Les combattants de l'EI, déterminés à mourir pour leur cause, sont devenus maîtres dans l'art de piéger les lieux et les objets, "de la boîte de biscuits aux portails des maisons", selon le journaliste Arnaud Comte. Ils usent aussi de voitures piégées pour leurs attaques-suicides. Enfin, ils ont creusé des kilomètres de tunnels dans lesquels ils se retranchent. "C'est vraiment effrayant", écrit un journaliste de la chaîne SkyNews (en anglais), entré dans le centre historique cette semaine, aux côtés des forces irakiennes. 

Les destructions ici sont massives, les combats intenses et meurtriers pour les deux côtés. L'air est vicié par l'odeur de la mort. Les corps des combattants jihadistes jonchent les ruines.

Stuart Ramsey

sur la chaîne SkyNews

Des milliers de civils pris au piège

Outre l'inflexion de méthode, les soldats irakiens tiennent aussi à épargner les civils. Or, ils sont nombreux à être bloqués à l'intérieur de la vieille ville. Les Nations unies estiment que près de 100 000 habitants sont pris au piège. Les combattants de l'EI les empêchent de partir, bloquant les portes et les fenêtres, avant de les utiliser comme "boucliers humains""Ils ne nous ont pas laissé sortir. Ils ont fermé tous les magasins, ils ont pris tout ce qui restait sur les marchés et ils ont forcé les gens, notamment les femmes et les enfants, à aller avec eux", confirme à la BBC (article en anglais) une habitante, après avoir réussi à s'enfuir. 

Les plus désespérés profitent donc d'une avancée des forces irakiennes pour partir, à pied, dans les rues, défiant les explosions. Le trajet s'avère très risqué, les snipers embusqués de l'EI n'hésitant pas à abattre quiconque cherche à passer la ligne de front. Vendredi, une attaque-suicide est survenue alors que des familles tentaient de fuir.

Un soldat irakien et des civils courent pour éviter les balles des snipers de l\'Etat islamique, le 15 juin 2017, à Mossoul (Irak). 
Un soldat irakien et des civils courent pour éviter les balles des snipers de l'Etat islamique, le 15 juin 2017, à Mossoul (Irak).  (ERIK DE CASTRO / REUTERS)

A l'arrivée, les plus chanceux, en larmes, souvent en sang, racontent tous les mêmes histoires dramatiques. Certains ont été séparés de leur famille, d'autres ont vu leurs proches se faire tuer sous leurs yeux. Entre le 26 mai et le 3 juin, au moins 230 habitants ont ainsi péri dans la partie occidentale de Mossoul, selon l'ONU. Les témoins évoquent un chiffre bien plus important. 

Manque d'eau et de nourriture

A l'annonce de l'assaut final, les forces antiterroristes ont pourtant invité les habitants à fuir, par n'importe quel moyen. "Cela a été une décision difficile à prendre", confie un membre de la police fédérale à la BBC (article en anglais). L'intensité des combats à l'intérieur de la vieille ville et la situation humanitaire expliquent ce choix qui peut se révéler terrible pour les habitants. Au cœur de Mossoul, le quotidien a depuis longtemps viré à l'enfer, on y meurt de faim et de soif.

Cela fait des mois que l'eau se raréfie et qu'il ne reste rien à manger, si ce n'est de la farine mélangée à de l'eau et quelques grains de blé. Ces derniers jours, plusieurs enfants ont été extirpés des décombres, dans un état proche de la famine.

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Des militaires versent de l\'eau sur la tête d\'un enfant déshydraté et amaigri après l\'avoir secouru, dans la vieille ville de Mossoul (Irak), le 13 juin 2017. 
Des militaires versent de l'eau sur la tête d'un enfant déshydraté et amaigri après l'avoir secouru, dans la vieille ville de Mossoul (Irak), le 13 juin 2017.  (ERIK DE CASTRO / REUTERS)

L'association Save the Children s'inquiète d'ailleurs pour les 50 000 enfants encore présents dans ce secteur de la ville, "en grave danger alors que les combats à Mossoul entrent dans leur phase la plus meurtrière". Et elle pourrait bien durer. Personne ne sait combien de temps les combattants jihadistes vont résister. Pour les hommes, les femmes et les enfants retenus, l'issue de la bataille de Mossoul sera de toute évidence catastrophique.