Cash Investigation, France 2

INFO "CASH INVESTIGATION". Des gendarmes français ont formé les policiers de Bahreïn pendant les émeutes de 2011

Lorsque les émeutes ont débuté, le 14 février 2011, la France a suspendu presque immédiatement son accord de coopération avec le Bahreïn, pour protester contre la répression sanglante. Mais "Cash Investigation" a découvert que des gendarmes français se trouvaient toujours sur place pour former les forces de l’ordre. 

Des forces de sécurité lors d'une manifestation à Bahreïn. 
Des forces de sécurité lors d'une manifestation à Bahreïn.  (PREMIERES LIGNES / CASH INVESTIGATION / FRANCE 2)

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Si vous êtes installé dans un Airbus, un verre de bordeaux dans une main, une tartine de camembert dans l’autre, que vous vous parfumez aux Eaux fraîches de Guerlain, vous êtes un citoyen modèle qui soutient dignement l’économie française. Mais si, en plus, vous êtes CRS ou gendarme mobile, vous incarnez un autre savoir-faire tricolore moins connu, et qui s’exporte avec succès : la "gestion démocratique des foules".

C’est l’expression retenue par le ministère de l’Intérieur pour qualifier la grande expérience française en matière de maintien de l’ordre. Vous comprenez le concept ? Dans les manifestations, quand les pavés volent comme de grands oiseaux gris, nos policiers accompagnent, endiguent, réfrènent, distribuent parfois quelques baffes, mais pas plus que nécessaire. Ils contiennent fermement la foule, mais avec souplesse. La "gestion démocratique des foules", ou comment cinquante ans de collaboration entre la CGT, les jeunes, les CRS et les gendarmes mobiles feront toujours la différence. Les résultats sont là : il y a peu de blessés, encore moins de morts, dans nos manifs, même si le récent drame de Sivens (Tarn) avec le décès de Rémy Fraisse, remet en cause ce bilan. 

Il n’empêche, il se trouve que ce savoir-faire s’exporte bien. La France forme de nombreux policiers dans le monde entier. Pour cela, l’Etat, c’est-à-dire le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Défense, ont créé des services et des sociétés à capitaux privés-publics comme Civipol (lié au ministère de l’Intérieur) ou groupe DCI (rattaché au ministère de la Défense). Ces sociétés dont l’Etat est actionnaire ont des clients : les gouvernements étrangers. Elles proposent des sessions de formation de policiers et de militaires par des professionnels français. Ces stages ont un avantage majeur : ils facilitent les ventes d’armes et d’équipement de sécurité fabriqués par nos industriels. Or la France est l’un des principaux fabricants de matériel anti-émeutes, notamment de grenades lacrymogènes. 

Un accord de coopération signé en 2007 avec le Bahreïn

Pendant le soulèvement populaire de 2011 contre le régime du roi Hamed Ben Issa Al-Khalifa à Bahreïn, dont le bilan s’élève à une centaine de morts, les forces de l’ordre bahreïnies ont notamment tiré des grenades lacrymogènes à bout portant sur la foule, et parfois dans les habitations. De nombreux civils ont ainsi succombé ou ont été gravement blessés. Ces grenades ont été fournies par plusieurs sociétés occidentales dont la française Alsetex, leader tricolore du secteur. Si Alsetex a pu vendre ses produits à Bahreïn, c’est grâce à un accord de coopération signé entre la France et le royaume en 2007, approuvé par nos députés et sénateurs en 2010.

Cet accord de coopération a également permis à la France de former les forces de l’ordre bahreïnies dès 2008. Plusieurs stages ont eu lieu, menés en direct par l’Etat français ou via des sociétés comme Civipol et DCI… Le rapport de l’Assemblée nationale évoque notamment la professionnalisation des unités anti-émeutes (en 2008, quatre sessions de formation ont été organisées en "gestion démocratique du maintien de l’ordre", selon le ministère de l’Intérieur, contacté par nos soins, et cinq autres stages en 2009 dans différents domaines, sans plus de précision). Le document parlementaire se réjouit "d’une ouverture démocratique réelle" de la part du roi de Bahreïn, attaché au "respect des droits de l’homme".

Nous avons pu rencontrer Bernard Foucré, un ancien haut-responsable des CRS français. Lui a été directement payé par les autorités bahreïnies pour former les policiers à la "gestion démocratique des foules" entre 2007 et 2009. Mais pendant ces deux années, il a régulièrement rendu compte de ses activités aux autorités françaises. Il nous montre fièrement ses photos souvenirs, mais nous explique les limites de l’exercice : les flics du roi n’étaient pas très réceptifs au concept français de "gestion démocratique des foules".

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Mais alors, à quoi cela sert-il de former les policiers de sa Majesté s’ils n’écoutent rien pendant les cours ? Ah mais oui, à vendre du matériel de sécurité ! Lorsqu’on jette un œil aux rapports annuels sur les exportations d’armes que publie le ministère de la Défense, un constat saute aux yeux.

En 2008, les formations viennent de commencer, la France ne commercialise qu’un peu plus de 3 millions d’euros de matériel de sécurité. Mais dès l’année suivante, on passe à plus de 27 millions d’euros… En 2011, la France exporte un montant de plus de 17 millions d’euros alors qu’elle suspend officiellement la coopération avec le Bahreïn dès le début des émeutes, en février 2011, pour cause de répression sanglante menée par des forces de l’ordre en partie formées par la France. Près de 10 morts sont à déplorer dès les premiers jours.

Le leader de l’opposition apprend l'existence de l'accord de coopération

La "gestion démocratique des foules" version Bahreïn… Nabil Rajab en porte encore des traces dans le dos. Il a été battu et maltraité par la police dès les premières manifs. Président du Centre bahreïni des droits de l’homme, Rajab est l’un des leaders du soulèvement populaire. En 2012, il plonge pour deux ans, notamment à cause d’un simple tweet reprochant au ministre de l’Intérieur bahreïni de ne pas enquêter sur la mort de plusieurs manifestants. Sorti de prison en juin 2013, Nabil Rajab reprend la lutte en cherchant du soutien à l’étranger, d’où son passage à Paris, où Elise Lucet l’a interviewé. Elle lui apprend l’existence de l’accord de coopération entre la France et le Bahreïn.

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En poursuivant nos recherches, nous découvrons que l’implication de la France est sans doute bien plus grave encore. Officiellement, le 14 février 2011, quand les émeutes commencent, aucun stage de formation dispensé par la France n’est en cours à Bahreïn. Le 17 février, trois jours plus tard seulement, la France annonce même la suspension de son accord de coopération… Mais dans les profondeurs du web, nous déterrons sept petites lignes d’infos passées inaperçues à l’époque –postées sur un site spécialisé dans le renseignement, Defense News.

Des gendarmes français présents pendant les émeutes

Nous sommes le 21 février 2011. Selon Defense News, Jean-Louis Rotrubin, à l’époque patron du groupe DCI, société dont l’Etat français est actionnaire, annonce que trois formateurs français de la gendarmerie et du GIGN viennent d’arriver à Bahreïn pour entraîner les forces spéciales à la gestion des foules. Une nouvelle approche, indiquerait Rotrubin. Et le programme commence tout juste, d’après Defense News. Nous contactons Jean-Louis Rotrubin pour lui demander s’il confirme ses propos. Il a aujourd’hui quitté ses fonctions à la tête de DCI.

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L’ancien patron de DCI a la mémoire qui flanche : il ne sait pas, il ne sait plus s’il a envoyé trois formateurs français à Bahreïn en pleine répression. Il nous conseille de poser la question au ministère de l’Intérieur – ce que nous nous empressons de faire. Réponse claire et nette de la direction de la communication : "Des gendarmes français du GIGN étaient bien présents en février 2011 à Bahreïn pour former les Bataillons des opérations spéciales de Bahreïn aux prises d’otages dans les avions." Mais le ministère de l’Intérieur ne nous précise pas combien de gendarmes du GIGN étaient sur place. Il ne confirme pas non plus que ces Français formaient des forces de l’ordre à la "gestion démocratique des foules".

Nous contactons aussi l’actuelle direction du groupe DCI. Le responsable de la communication nous indique, lui, qu’un démenti sur la présence des gendarmes à Bahreïn pendant les émeutes est paru dans la presse, le 23 février 2011, deux jours après la publication des informations de Defense News. Très très curieux, ce démenti… Car il n’est pas officiel. Il s’agit tout simplement d’informations transmises par DCI à Philippe Chapleau, un journaliste de Ouest France, spécialiste des questions de défense.

Effectivement, il "dément" : "DCI ne participe pas à la formation des unités de police, formation à laquelle la France contribue toutefois en prodiguant du conseil dans le domaine du maintien de l’ordre."

D'autres Français entraînaient la garde royale

Entre les informations données par le ministère de l’Intérieur et celles de DCI, il y a de belles contradictions : chacun se renvoie la responsabilité de la formation des forces de l’ordre bahreïnies.

Mais en poursuivant la lecture du "démenti" de DCI, on tombe de la chaise : "DCI est présent à Bahreïn dans le cadre d’un contrat de formation à la protection rapprochée de la garde royale"

DCI entraînerait donc la garde personnelle du roi. Avec ce "démenti", ce n’est plus une, mais deux formations françaises qui étaient en cours à Bahreïn au moment des émeutes : une formation de maintien de l’ordre ou de gestion de prise d’otages dans les avions, une formation de la garde royale par le groupe DCI.

Former la garde royale n’est pas anodin, car elle a pris une part active à la répression de 2011. Selon Nabil Rajab, c’est même elle qui est responsable de la mort de plusieurs manifestants le 18 février 2011 à Manama, la capitale. Ce jour-là, un groupe d’opposants défilent sans armes… En approchant d’un cordon de gardes royaux situé à une centaine de mètres face à eux, ils lèvent les bras pour montrer leurs intentions pacifistes. Quelques secondes plus tard, les hommes du roi mettent en pratique la "gestion démocratique de la foule" en tirant à balles réelles. Plusieurs personnes touchées décèderont.

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Après cette interview, Nabil Rajab est rentré à Bahreïn et a été immédiatement arrêté, le 1er octobre 2014, pour avoir commis un "outrage public". Dit autrement, il a à nouveau rédigé un tweet critiquant le gouvernement. Après un mois de détention supplémentaire, il a été relâché le 2 novembre.