Non, un singe n'a pas tenté de sauver un autre macaque électrocuté

La vidéo d'un petit primate qui réanime son congénère enthousiasme le web depuis deux jours. Pourtant, les intentions de l'animal sont bien différentes de ce que l'on peut croire, nous explique un primatologue.

Les macaques rhésus ne ressentent pas l'empathie.
Les macaques rhésus ne ressentent pas l'empathie. (FRANCESCO TOMASINELLI / AFP)
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Le père Noël n'existe pas, et les singes qui pratiquent le massage cardiaque non plus... Une vidéo amateure filmée samedi 20 décembre dans la gare de Kanpur, dans le nord de l'Inde, a mis en émoi les internautes (et francetv info) : on y voit un singe qui secoue son congénère inconscient, comme s'il voulait le réanimer. La victime bousculée, mordue puis poussée dans l'eau finit miraculeusement par se réveiller et se voit même prodiguer un petit massage du dos... Enfin, c'est ce que nous avons aimé croire en cette période de Noël, propice aux jolis contes.

La réalité est un peu différente. Avec l'aide d'Adrien Meguerditchian, primatologue au laboratoire de psychologie cognitive du CNRS et de l'université Aix-Marseille, francetv info vous explique pourquoi un singe ne peut pas réellement vouloir sauver un de ces congénères et encore moins lui prodiguer les premiers gestes de secours.

Les singes n'ont pas conscience de la mort

Vouloir réanimer son congénère implique d'avoir conscience de la mort. Problème : les singes n'en sont pas capables, car la plupart n'ont déjà pas conscience d'eux-mêmes, explique Adrien Meguerditchian. Un test très simple, le "test du miroir" aussi appelé "test de Gallup" du nom du scientifique qui l'a mis au point, permet de déterminer chez l'animal la capacité d'éprouver la conscience de soi. Seules quatre espèces de grands singes – les chimpanzés, les bonobos, les orangs-outans et les gorilles – réussissent ce test, qui consiste à toucher du doigt, en se regardant dans un miroir, une tâche dessinée sur leur front. Les petits singes, comme les macaques rhésus que l'on voit dans la vidéo, en sont incapables. "Vous pouvez laisser le miroir pendant des mois, ils ne comprendront jamais qu'ils font face à leur reflet ", explique le chercheur.

Toutefois, nuance le scientifique, la question de la conscience de la mort chez les animaux est une "question insoluble, très difficile à évaluer à partir du moment où ils ne sont pas doués de parole". Le primatologue rapporte ainsi le cas célèbre du gorille Koko, à qui le docteur Francine Patterson a appris le langage des signes. "Le gorille avait l'habitude de jouer avec un chat et lorsque le chat est mort, le gorille a signifié qu'il était triste. Mais il est difficile d'y voir une conscience de la mort. Il suffit en effet qu'un objet disparaisse pour que le gorille soit triste", analyse le primatologue.

Il ne faut pas prêter de sentiments humains aux animaux

Notre propension à humaniser ce petit singe ou nos animaux domestiques est naturelle. Mais lorsqu'il s'agit d'analyser le comportement des animaux, les scientifiques appellent à la prudence et mettent en garde contre l'anthropomorphisme, cette tendance à attribuer aux animaux des sentiments humains. "Nous ne pouvons pas appliquer notre mode de pensée aux animaux. Dans l'état actuel des recherches, il est impossible d'affirmer que les singes peuvent ressentir de l'empathie", souligne le primatologue.

Pour Adrien Meguerditchian, le comportement du macaque peut être expliqué de façon très simple : "Ce singe essaie de stimuler l'autre parce qu'il est inhabituel et étrange qu'il ne bouge pas. Mais en aucun cas, il pense que le singe est mort." Lorsqu'il voit son congénère inanimé, le singe se retrouve donc confronté à une situation qu'il ne comprend pas et il essaie tout simplement de le faire réagir.

"Si nous le désirons, nous pouvons tout interpréter par le comportement humain, mais la plupart des comportements des animaux que nous pensons complexes peuvent être expliqués par le processus d'apprentissage", rappelle le scientifique. Dans la vidéo, le singe montre qu'il a appris qu'il est anormal de ne plus bouger.

En fait, le singe exprime une position de force

"Lorsque l'on analyse la vidéo, on constate que le 'sauveur' est en réalité dans une situation de dominant, surtout à la fin lorsqu'il touche le dos de son congénère", explique le primatologue. Loin de masser gentiment son camarade, le singe, par ce geste, montre plutôt à son congénère qu'il est dans une position de force. Pour comprendre ce comportement, le primatologue rappelle "qu'il y a chez les singes, une hiérarchie très complexe où la force est utilisée pour réguler les interactions sociales".

Les morsures, les coups et les intimidations sont le lot quotidien des primates. Sur la vidéo, le "sauveur" ne pratique donc pas un massage cardiaque : il reproduit seulement un comportement courant dans les luttes de positions hiérarchiques. Et l'agressivité du dominant est ici exacerbée par la non-réaction du singe électrocuté. "Face au manque de réaction du singe, le dominant s'énerve et veut qu'il réagisse." 

En outre, si le singe se réveille miraculeusement après avoir été jeté à l'eau, il ne faut y voir qu'un simple hasard. "Après l'avoir bousculé dans tous les sens, il le laisse tomber par inadvertance, mais le singe n'a jamais eu conscience que l'eau pourrait réveiller son congénère", souligne le primatologue. Et d'ajouter : "Si le singe ne s'était pas réveillé, le dominant se serait lassé et se serait détourné."

Le scientifique remarque que la protection de l’autre est très forte chez les primates, surtout entre la mère et l’enfant, mais la plupart des cas d'entraide peuvent s'expliquer par la coopération, et non par l'empathie. "Lorsque les chimpanzés chassent, ils coopèrent tous ensemble, il y a un rabatteur, un chasseur, un récepteur... C'est de la coopération, pas besoin d'empathie pour aider l'autre", conclut-il.