"L'Inde propre" : un plan de 18 milliards pour financer des toilettes

Le nouveau Premier ministre indien, Narendra Modi a lancé un plan ambitieux pour installer des toilettes dans les foyers indiens. Un problème loin d'être anecdotique dans le pays.

(Le Premier ministre indien Narendra Modi © REUTERS)
Radio France

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Les statistiques sont formelles : un Indien sur deux fait ses besoins dans la nature. Environ 600 millions de personnes n'ont en effet pas de toilettes dans leur foyer ou de WC public convenables et accessibles. Ce manque essentiel a des conséquences dramatiques dans de nombreux domaines : pour la santé, l'éducation, l'environnement et même la sécurité des femmes qui doivent se rendre dans les champs en pleine nuit.

Le Premier ministre, Narendra Modi, récemment élu a lancé ces derniers jours un combat inédit contre ce problème, avec un énorme plan appelé "L'Inde Propre". L'un de ses objectifs est de financer la construction de toilettes dans une grande partie des foyers et écoles publiques du pays dans les 5 ans à venir. Un petit village au nord-est du pays a vu sa vie changer après l'installation de toilettes.

Cause de problème de santé

Ainsi, pendant des années, Lakshmi Vijay a dû parcourir plus de 3 km à pied ou à moto en pleine nuit, pour aller faire ses besoins, à l'extérieur de son village. Cela l'obligeait à se retenir toute la journée, ce qui lui a causé des problèmes de santé. "J'ai eu plusieurs fois la typhoïde car l'eau pour nous rincer était sale", explique-elle. "Puis quand j'étais enceinte, j'ai souffert de graves constipations : pendant 10 jours les sels ne descendaient plus. Le médecin m'a dit que cela a affecté la croissance de mon bébé. "

Cette femme déterminée a alors convaincu son mari d'installer des toilettes dans leur maison. Puis en voyant les bénéfices de cet équipement, Lakshmi Vijay a milité pour que ses voisins en fassent de même. C'est alors que l'ONG Sulabh, réputée pour avoir installé plus d'un million de toilettes en Inde, a choisi ce village et engagé Lakshmi Vijay comme élément moteur. Trois ans après, les 150 maisons sont équipées de toilettes Sulabh. Ce qui fait figure de modèle, et d'exception : dans ce district de l'Etat de l'Haryana, située à moins de 80 km de New Delhi, à peine un foyer sur quatre bénéficie de ce confort élémentaire.

De nombreuses résistances

Mais ce changement ne s'est pas fait sans résistance, se souvient Monika Jain, directrice du projet : "Les vieilles personnes n'en voulaient pas, car elles étaient habituées à déféquer dans la nature. Nous leur avons demandé de payer une partie des coûts, pour qu'ils se les approprient, mais beaucoup ne voyaient pas l'intérêt d'investir dans des toilettes. Maintenant, ils réalisent l'avantage, car les enfants souffrent moins de diarrhées et de vomissements. "

Gita Devi, elle, a vu sa vie changer. Cette veuve de 50 ans se levait avant tous les jours à 4 h du matin pour aller dans les champs avec sa fille.  Grâce aux toilettes installées par Sulabh, elle se sent plus en forme. "Je souffrais de graves constipations, et je devais aller chez le docteur tous les 10 jours. Maintenant, je n'y vais plus qu'une fois tous les 6 mois. Et je ne risque plus de me faire attaquer la nuit... ", raconte-t-elle. "Par contre, cela nous coute plus cher en eau. Il y a peu d'eau courante, donc l'achetons aux camions citernes. Je dépense 1.500 roupies par mois en eau. Alors que je touche une retraite de 6000 roupies ", détaille Gita Devi.

Un Indien sur deux continue de faire ses besoins dans la nature, soit l'un des taux les plus élevés au monde. Et cela n'est pas qu'une question de pauvreté : au Bangladesh ou au Burundi, des pays moins riches, 97% de la population fait ses besoins dans des toilettes. En Inde, ce manque d'hygiène et les frais sanitaires qui y sont liés coûteraient l'équivalent de 6% du PIB, selon la Banque Mondiale.

Dix-huit milliards d'euros en cinq ans

Mais cela a également un coût humain : près de la moitié des écoles primaires n'ont pas de toilettes pour les filles, et cela affecte leur scolarité. Selon Bindeshwar Pathak, le fondateur de l'association Sulabh "les autorités essaient d'économiser de l'argent, en construisant des écoles sans toilettes. Mais ce manque décourage les filles à y aller, car elles se sentent mal à l'aise. Je me suis rendu dans une classe de 5e, et j'étais étonné d'y voir 24 filles pour 14 garçons. Une des raisons est qu'il y avait des toilettes dans l'école. "

Le plan appelé "Nettoyer l'Inde" lancé par Narendra Modi à l'aide de genre de clips musicaux, est inédit : il prévoit de dépenser 18 milliards d'euros en 5 ans, afin de construire 130 millions de toilettes dans les foyers et 50 000 autres dans les écoles. Il va d'abord falloir former 150.000 maçons pour construire les toilettes. Ainsi que 50.000 motivateurs qui devront éduquer les habitants dans les villages, sinon ils ne les utiliseront pas. C'est un bouleversement culturel que l'on s'apprête à vivre : des textes hindous disent en effet qu'il est impur de faire ses besoins près des maisons. Il sera donc difficile de changer 5.000 ans de traditions en un jour. 

Narendra Modi est le premier chef de gouvernement indien à s'engager aussi visiblement dans cette cause. Il faut dire qu'à la différence de beaucoup de politiciens, il vient d'une famille pauvre, qui n'avait pas de toilettes à la maison.

Le reportage de Sébastien Farcis pour France Info
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