Cinq ans après la catastrophe de Fukushima, un manga raconte le quotidien des ouvriers de la centrale

Kazuto Tatsuta a été recruté dans la tristement célèbre centrale 1F. Il livre un témoignage rare dans une bande dessinée : "Au cœur de Fukushima". 

La couverture du premier tome de "Au cœur de Fukushima", signé Kazuto Tatsuta et paru aux éditions Kana.
La couverture du premier tome de "Au cœur de Fukushima", signé Kazuto Tatsuta et paru aux éditions Kana. (KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Mis à jour le , publié le

Comme après chaque accident nucléaire majeur, difficile de savoir ce qui se trame dans la centrale de Fukushima, en partie détruite en mars 2011, à la suite d’un séisme et d’un tsunami meurtriers. Depuis cinq ans, dans cette région du nord-est du Japon aujourd’hui contaminée par des taux de radiations hors norme, on tente d’endiguer les fuites radioactives en démantelant les réacteurs.

Evidemment, quelques journalistes ont eu depuis l’opportunité de visiter la tristement célèbre centrale 1F ("ichi-efu", en japonais) alias Fukushima Daiichi, mais uniquement lors de visites de presse strictement balisées. Ecrit et dessiné par un jeune mangaka, Au cœur de Fukushima (éd. Kana) raconte le quotidien de l’auteur, qui s’est fait embaucher dans la centrale quelques mois après la catastrophe.

La couverture du premier tome de "Au cœur de Fukushima", signé Kazuto Tatsuta et paru aux éditions Kana.
La couverture du premier tome de "Au cœur de Fukushima", signé Kazuto Tatsuta et paru aux éditions Kana. (KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Sous un nom d’emprunt, Kazuto Tatsuta revient, en BD, sur le long parcours qui l’a mené à réparer des canalisations près du réacteur n°4 (sécurisé depuis décembre 2014). L’auteur décrit avec moult détails les quelques postes qu'il a occupés dans la région sinistrée entre 2011 et 2012.

Un portrait parfois complaisant (à l’égard de Tepco, le gestionnaire de la centrale) et souvent naïf quant aux risques encourus, mais un témoignage brut et subjectif indispensable pour tenter de comprendre pourquoi ces travaux prennent autant de temps. Voici quelques-unes des révélations que contient ce manga.

Le temps de travail journalier est limité à cause de la radioactivité

Si les travaux de démantèlement de la centrale prennent autant de retard, c’est évidemment en raison des conditions de travail imposées par la forte radioactivité relevée sur le site. Comme l’explique Kazuto Tatsuta, chaque employé porte sur lui un dosimètre qui mesure la radioactivité reçue pendant sa journée de travail. C’est l’employé qui fixe lui-même chaque jour la dose maximale qu’il accepte de recevoir en fonction de celle qu'il a déjà reçue. Pour tous les travailleurs du nucléaire, la dose annuelle tolérée par la loi est de 50 mSv (millisieverts). 

(KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Deux équipes de travail se relayent au cours d’une journée sur un même site. L’alarme du dosimètre de chaque travailleur se déclenche régulièrement, par pallier jusqu'à 80% de la dose maximale acceptée. A la quatrième sonnerie d’un des travailleurs, toute l'équipe doit quitter le chantier. La relève est assurée par la seconde équipe, tandis que la première les attend en salle de repos pour pouvoir quitter le site ensemble. La dose quotidienne demandée (autour d’un à deux millisieverts) est parfois atteinte en une heure de travail seulement.

(KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Le marché du travail est plombé par des sous-traitants véreux

Même s’il était extrêmement motivé pour travailler sur le site de la centrale 1F, Kazuto Tatsuta a galéré avant d’être embauché. Ses premiers mois de recherches se sont rapidement révélés infructueux malgré des dizaines d’offres d’emploi publiées. A Fukushima comme ailleurs, les postes intéressants (et bien payés) partent rapidement.

(KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Comme le révèle l’auteur, la catastrophe de Fukushima a favorisé l’instauration d’un réseau de fraude. Des sociétés de sous-traitance se sont montées pour espérer remporter des chantiers. Il n’était pas rare, en 2012, que des sociétés fictives recrutent des salariés, sans avoir aucun contrat à proposer. Certaines empochaient même la prime de formation des employés avant de disparaître dans la nature.

Les salaires ne sont pas aussi mirobolants qu’annoncés

Si les salaires proposés dans les offres d’emploi sont alléchants, la réalité est moins rose. Comme a pu le constater l’auteur, les salariés fraîchement embauchés sont souvent mis en disponibilité près de leur future zone de travail en attendant qu’un chantier débute.

(KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Hébergés dans des dortoirs de fortune dans lesquelles vivent jusqu’à six employés, ils patientent ainsi pendant parfois plusieurs semaines. Mais cette attente a un coût pour le salarié qui doit s’acquitter d’un loyer et de ses repas, sans toucher de salaire. Certains sont donc affectés à des chantiers n’ayant rien à voir avec la centrale, beaucoup moins payés, juste pour éviter de s’endetter. Dans le cas de l’auteur, il s’est écoulé un mois avant qu’il ne soit finalement affecté à la gestion des salles de repos de la centrale 1F.

Les conditions de travail sont très difficiles

Si Kazuto Tatsuta ne se plaint jamais, on ne peut que déplorer les conditions dans lesquelles il travaille. Etre employé à la centrale de Fukushima, quel que soit le job, est une contrainte permanente. Le quotidien est rythmé par des séances sans fin d’habillage/déshabillage, d’incessants contrôles (de radioactivité, d’identité) et des décontaminations.

(KAZUTO TATSUTA / KODANSHA LTD.)

Ennemi nécessaire du travailleur du nucléaire, le masque est l’objet de toutes les souffrances. Trop serré, il provoque des maux de tête. Pas assez, il expose celui qui le porte aux radiations mortelles. Au quotidien, il est l’objet dans lequel on transpire abondamment et dont la puanteur se transmet jour après jour, malgré la stérilisation.

Les rares moments de repos se déroulent dans une salle recouverte de plastiques dans lesquels sont consommés des repas frugaux (nouilles instantanées, onigiris, sandwichs) que l’employé doit lui-même apporter (souvent achetés à la supérette du coin). Un quotidien dangereux et déprimant, motivé par l’argent et un patriotisme difficilement compréhensible pour un occidental.

Selon les autorités locales, il faudra une quarantaine d'années pour terminer les opérations de décontamination. Pour Greenpeace, il en faudra plutôt deux cents...