Walter Spitzer, sauvé des camps grâce au dessin

En 1945, Walter Spitzer a 16 ans. Les résistants du camp de Buchenwald en Allemagne décident de le cacher et de le sauver en échange d’une promesse : que le petit prodige du dessin témoigne de l’enfer des camps, une fois la guerre terminée.

(Deux déportés dessinés par Walter Spitzer à Buchenwald (cliquez sur l'image pour l'agrandir) © RF-ED/WS)
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"A tous ces enfants assassinés qui ne peuvent plus parler, je leur ai prêté mes crayons et mes pinceaux ". Cette phrase qui fait écho à l’actualité, est extraite du livre d’un survivant des camps de concentration [Sauvé par le dessin, Buchenwald](http://www.crif.org/fr/alireavoiraecouter/Sauve-par-le-dessin-Buchenwald-Par-Walter-Spitzer-%28%294628)* . Walter Spitzer, déporté alors qu’il a 16 ans, a été sauvé par les résistants du camp de Buchenwald car il savait dessiner. 

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Son talent contre une promesse

Une nuit de janvier 1945, Walter est réveillé et doit se rendre devant le chef du block du quartier de Buchenwald où il est interné. Quelques heures plus tard, il doit faire partie du "transport" qui mène vers un autre camp où l’espérance de vie est de "huit jours ". Dans son livre Walter Spitzer se souvient des paroles formulées au milieu de la nuit : "Nous, le Comité international de résistance aux nazis, avons décidé de te soustraire à ce transport. Depuis que tu es là, nous t’observons. Tu dessines tout le temps, tu sais voir. C’est cela qui nous a décidés. Mais tu dois nous promettre solennellement que, si tu survis, tu raconteras, avec tes crayons, tout ce que tu as vu ici ".

"Tu seras notre photographe" (La résistance du camp de Buchenwald à Walter Spitzer)

Dans son atelier parisien, Walter Spitzer, 87 ans aujourd’hui, se remémore encore et encore ce défi. "Qu’est-ce que j’allais faire de cette promesse ? ", s’est-il demandé après la guerre. Il est retourné à l’école des beaux-arts pour apprendre la gravure. A refait de mémoire, de nombreux dessins qu’il avait peints dans le camp. Contacté par un éditeur pour illustrer les œuvres complètes de Malraux, il grave en noir et blanc ce qu’il a vu pendant sa déportation. "C’est lui ", décrète André Malraux qui doit choisir entre plusieurs artistes. Le Polonais à l’accent toujours prononcé illustre ensuite les œuvres de Jean-Paul Sartre, d’Henry de Montherlant, de Joseph Kessel, et construira le mémorial de la rafle du Vél’ d’Hiv’. 

(Une charrette de Buchenwald remplie de déportés presque morts © RF-ED/WS)

Ne pas dessiner la mort

A l’époque, entouré par la mort, l’adolescent ne prend pas conscience de l’importance historique de ses dessins. "Je n’avais aucune prétention historique, ni là, ni plus tard, ni jamais ", raconte-t-il, "et je n’ai jamais pensé que les dessins que je faisais dans les camps étaient un acte de résistance. Je dessinais, tout simplement ".

Avec beaucoup de détails et un trait fin et pointu, Walter dessine des scènes de vie, des gens qui mangent, qui dorment mais il choisit de ne pas dessiner la mort. Il est témoin de pendaisons, de décès à cause de la fatigue ou de la faim, de charrettes de corps entassés. "C’est trop dur ", confie avec pudeur le peintre, toujours profondément marqué par cette période, "c’est trop personnel, le visage de quelqu’un qui est supplicié comme ça, on ne peut pas y toucher ".

Le ciment pour dessiner

Aujourd’hui, dans son atelier aux mille et une peintures, il n’y a qu’à installer un chevalet pour dessiner. Mais, dans les camps, l’un des plus gros challenges était de trouver le support et les crayons. Walter raconte la fabrication de son premier dessin, lorsqu’il était à Auschwitz III : "Je me suis procuré un sac de ciment. Il avait quatre couches de papier et celles de l’intérieur sont splendides, couleur papier kraft. Ensuite, j’ai chauffé du charbon de bois dans une gamelle et j’ai dessiné avec un bout de bois calciné ".

A Buchenwald, il reçoit des crayons, des bouts de papier et des cahiers d’écoliers. Dans les autres camps, les "dessinateurs-déportés" racontent qu’ils peignent au dos des papiers administratifs dérobés par certains gardes.

(Discussion dans la cour © RF-ED/WS)

Des bottes contre un portrait

Avant d’arriver à Buchenwald, Walter a épuisé ses bouts de crayons à Auschwitz III, un camp de travail. "Je faisais des portraits de gens importants car c’était une manière de se protéger ", raconte-t-il, "et une manière d’avoir un petit bout de pain en plus ". Tous les jours, il faisait un portrait d’après photo et l’échangeait avec des prisonniers français et anglais.

Il se souvient : "Je me suis procuré des chaussures de l’armée anglaise, et ça m’a sauvé la vie ". Ces bottes chaudes vont lui servir à avancer lors de la marche de la mort. "Les gens mouraient à cause des pieds ", se remémore-t-il, "les pieds gelaient et la glace s’accumulait en dessous ". Lucide, il résume : "Si on ne savait pas faire quelque chose avec ses mains, on était foutu ".

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Contre la Shoah-business

Il y a parfois un débat entre survivants : fallait-il laisser sa place à l’art, alors que le corps était au milieu de la mort ? Un autre survivant dessinateur, Zoran Musich, parle de la "beauté" des dessins des camps. Walter Spitzer acquiesce. "Dans le petit camp, il y avait des fumées, des gamelles, les gens allumaient du feu, c’était coloré. Il y avait quelque chose de beau là-dedans ".

"Je ne veux pas vendre le sang de mes parents" (Walter Spitzer)

Après la guerre, Walter Spitzer est devenu peu à peu une référence artistique. Il accepte toujours de témoigner mais tient tout de même à avancer. "Ma carrière d’artiste-peintre ne tourne pas autour des camps ", affirme l’octogénaire. Il ne supporte pas "les gens qui pratiquent la Shoah-business ", c’est-à-dire, "faire des affaires et vivre grâce à la Shoah ou la Déportation ". Jusqu’à cette phrase il avait réussi à cacher son émotion derrière ses yeux malicieux. Il conclut, affecté : "Je ne veux pas vendre le sang de mes parents ".

(Walter Spitzer dans son atelier parisien © RF-ED)
Walter Spitzer, déporté à Buchenwald, raconte comment il a été sauvé de la mort par le dessin
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