Le Vatican est régulièrement le théâtre de manœuvres secrètes, de discrets règlements de comptes et de scandales qui alimentent une presse italienne friande des tractations qui agitent le sommet de l'Etat pontifical. Mais les révélations qui filtrent depuis deux semaines dans les quotidiens transalpins déstabilisent le Saint-Siège de manière inédite.

 FTVi revient sur les questions que posent ces révélations : 

• Comment l'affaire a éclaté ? 

Il y a 15 jours, des lettres datant de 2011, rédigées par l'ancien secrétaire général du gouvernorat du Vatican, Mgr Carlo Maria Vigano, et adressées au cardinal Bertone et au pape, avaient été révélées dans une émission de la chaîne privée La Sette. Mgr Vigano, aujourd'hui nonce à Washington, y critiquait la corruption et la mauvaise gestion au sein du Vatican, et estimait que certains dirigeants "privilégiaient leurs intérêts" aux dépens de ceux de l'Eglise. 

En plein scandale naissant, la publication, samedi, du livre Sua Santita (Sa Sainteté) a remis de l'huile sur le feu. Il reproduit des dizaines de fax et de lettres ultra-secrètes dont le pape est le destinataire ou a eu connaissance. Signé par Gianluigi Nuzzi, cette enquête a donné lieu à une réaction furibonde du Saint-Siège, qui a menacé de poursuites en Italie. L'auteur évoque notamment des scandales sexuels chez les légionnaires du Christ, rapporte Le Monde, ou encore les conditions de négociations avec les intégristes schismatiques. 

• Ses révélations sont-elles fiables ? 

Tout en critiquant la diffamation et une "désinformation" des médias, le Vatican a reconnu l'authenticité des lettres publiées par la presse italienne. Ce qui n'empêche pas les services de presse du Saint-Siège de publier inlassablement des démentis, pour contrer certaines rumeurs. 

Ces échanges jettent notamment la lumière sur Mgr Vigano, promu contre son gré à Washington et dont les critiques aujourd'hui révélées sèment la zizanie. Signe du malaise ambiant, deux actuels dirigeants du gouvernorat du Vatican et deux anciens responsables ont adressé, dimanche dernier, une réponse publique cinglante aux critiques épistolaires de Mgr Vigano. 

Pour eux, les accusations du prélat peuvent "donner l'impression que le gouvernorat, au lieu d'être un instrument de gouvernement responsable, est une institution indigne de confiance et contrôlée par des forces obscures". Leur ton a été jugé dur et inhabituel à l'égard d'un prélat nommé en octobre par le pape au poste prestigieux d'ambassadeur à Washington, et reconnu pour avoir assaini énergiquement la gestion du Vatican.

• Qui sont les taupes ? 

Avant même que le scandale n'éclate, le pape Benoît XVI avait récemment mis sur pied une commission de cardinaux chargée d'enquêter sur les fuites dans la presse de ces documents sensibles. Ainsi, le Vatican, initiateur de cette chasse aux taupes, a annoncé vendredi l'arrestation mercredi du majordome du pape, Paolo Gabriele,  un fidèle collaborateur de Benoît XVI, et un des rares laïcs à œuvrer dans l'enceinte du Saint-Siège.

Mais, lundi, la presse italienne a fait de nouvelles déclarations. Le majordome ne serait qu'un pion : "Un cardinal a guidé le corbeau", titre le quotidien romain Il Messaggero, tandis que le grand journal milanais Corriere della Sera (articles en italien) fait sa manchette avec le titre : "Un cardinal parmi les corbeaux" .

"Aucun cardinal n'est suspecté (...) ni italien ni non italien", a démenti fermement le père Federico Lombardi, porte-parole du Vatican, lors d'une déclaration à la presse. "Les interrogatoires se poursuivent. Nombreuses sont les personnes interrogées dans la curie et dans plusieurs dicastères" (ministères) par la commission des cardinaux formée il y a un mois à la demande de Benoît XVI, a-t-il indiqué. La commission de cardinaux "n'a pas l'intention de se laisser conditionner par la pression médiatique", a-t-il encore affirmé. 

Des têtes vont-elles tomber au sommet de l'Etat ?

Scandales à répétition, ambiance de fin de règne, ici dépeinte dans Paris Match en avril, le pontificat de Benoît XVI est-il menacé par ces nouvelles révélations ? Selon Gianluigi Nuzzi, auteur de l'enquête polémique publiée samedi, les fuites viseraient en fait à faire le ménage autour du pape. Elles seraient l'œuvre de prélats qui "veulent chasser les marchands du temple et qui reconnaissent dans le Saint-Père un point de référence", a-t-il expliqué dans Le Monde.

L'un de ces "corbeaux" anonymes, interrogé lundi par le quotidien La Repubblica, estime aussi que celui qui est à l'origine de la fuite organisée "agit en faveur du pape". "Parce que le but des corbeaux est de révéler la corruption qu'il y a dans l'Eglise ces dernières années", explique-t-il.  "Les vrais cerveaux sont des cardinaux. Et puis il y a des monseigneurs, des secrétaires et des plus petits poissons", ajoute-t-il.

Parmi les taupes, "il y a ceux qui s'opposent au cardinal secrétaire d'Etat Tarcisio Bertone, ceux qui pensent que Benoît XVI est trop faible pour diriger l'Eglise, et ceux qui pensent que c'est le moment opportun de se mettre en avant", affirme la même source anonyme. 

• Qui est menacé par ses révélations ? 

L'un des documents les plus explosifs évoque anonymement les luttes de pouvoirs au sein du Vatican et a été révélé par le quotidien Il Fatto Quotidiano. Après avoir abordé de manière totalement floue un complot visant à assassiner le souverain pontif, le document fait état d'un rapport "très conflictuel" entre le pape et son numéro 2, le cardinal secrétaire d'Etat, Tarcisio Bertone. Benoit XVI chercherait à le remplacer, prévient le document. Or, d'après de nombreux témoignages, le pape a une forte relation de confiance avec lui. Mais la gestion des affaires vaticanes par ce dernier est souvent contestée au sein de la curie. L'honnêteté de Mgr Bertone n'est pas en cause, mais sa façon de diriger est critiquée.

D'autant plus que deux proches du pape ont déjà été écartés de leurs responsabilité. Son majordome, mais aussi Ettore Gotti Tedeschi, président de la banque du Vatican IOR. Ce dernier a été limogé jeudi. En cause : sa gestion, mais aussi des soupçons selon lesquels il aurait diffusé, en dehors du Vatican, certains documents concernant sa banque. Selon la taupe de La Repubblica, le pape a été très affecté par l'éviction de ce collaborateur qu'il apprécie beaucoup : "Il s'est mis à pleurer", puis "s'est mis en colère et a réagi : 'la vérité sortira au grand jour'", a rapporté la source anonyme.