Pourquoi l'extradition d'Aurore Martin vers l'Espagne fait scandale

Les condamnations affluent après l'interpellation de la militante de Batasuna, première Française remise à l'Espagne dans une affaire basque. Manuel Valls est particulièrement visé par les critiques.

Aurore Martin, ici à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) le 30 novembre 2011.
Aurore Martin, ici à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) le 30 novembre 2011. (JEAN-DANIEL CHOPIN / SUD OUEST / MAXPPP)
franceinfo avec AFPFrance Télévisions

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JUSTICE - C'est la première Française remise à l'Espagne dans une affaire basque. Les condamnations ont afflué, vendredi 2 novembre, après l'interpellation jeudi à Mauléon-Licharre (Pyrénées-Atlantiques) de la militante de Batasuna Aurore Martin, avant son extradition vers l'Espagne. Et de nombreuses critiques visent ouvertement le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls. Pourquoi une telle levée de boucliers ?

Des condamnations en rafale

Seize élus socialistes et républicains du Pays basque se sont déclarés "consternés", vendredi, par la remise de la militante française à l'Espagne. Parmi ces élus figurent notamment les deux députées PS des Pyrénées-Atlantiques Sylviane Alaux et Colette Capdevielle et la sénatrice PS du département Frédérique Espagnac. Dans un texte commun, ils condamnent l'application du mandat d'arrêt européen (MAE) dont Aurore Martin faisait l'objet depuis 2010 et réclament son "retour immédiat (…) sur le territoire français".

Ils rappellent leur opposition constante à ce mandat qui, dans son cas, vise des faits interdits en Espagne mais autorisés en France : Madrid reproche en effet à Aurore Martin d'avoir participé en Espagne à des réunions publiques comme membre de Batasuna, parti considéré par Madrid comme le bras politique de l'organisation séparatiste basque ETA et interdit en Espagne alors qu'il est légal en France.

La jeune femme, qui avait échappé de justesse à une première tentative d'arrestation à Bayonne en juin 2011 (ses proches l'avaient aidée à se réfugier dans un café et la police avait renoncé à l'y arrêter), a finalement été incarcérée vendredi à Madrid après avoir été présentée à un juge de l'Audience nationale, le tribunal chargé notamment des affaires de terrorisme. Elle encourt douze ans de prison pour "appartenance à une organisation terroriste".

Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF et conseiller municipal de Pau, a qualifié cette interpellation de "honte", jugeant que le gouvernement français "venait d'écrire une page déshonorante pour notre pays". "Choqués" également, Europe Ecologie-Les Verts (EE-LV) Aquitaine et Pays basque, qui s'inquiètent de voir "pratiquer une répression que rien ne justifie dans le climat actuel".

Manuel Valls en ligne de mire

Au siège de Batasuna à Bayonne, l'un des responsables, Jean-François Lefort, a noté que le MAE qui visait Aurore Martin depuis deux ans n'avait pas été appliqué par l'ancien ministre de l'Intérieur Claude Guéant. "Il y avait un accord tacite que Valls a cassé, une étape a été franchie", a-t-il déploré. Jean-François Lefort a aussi réfuté le caractère "fortuit" du contrôle routier qui a permis l'arrestation de la militante : "Au moment où Aurore Martin a été arrêtée, il y avait un important peloton de gendarmerie à un autre endroit où elle aurait pu passer."

"Avec son élection, on pouvait donc penser que ça n'allait pas être pire qu'avec Claude Guéant ! Quelle est donc la raison de cette arrestation soudaine ? C'est sans doute une initiative de Manuel Valls", a expliqué à Francetv info Michel Berger, coprésident du Comité de défense des droits de l'homme en Pays basque.

"M. Valls joue un jeu extrêmement dangereux dans le but de soigner son image de ministre de l'Intérieur intransigeant, a aussi réagi le député-maire de Bègles (Gironde) Europe Ecologie-Les Verts, Noël Mamère. Il est en train de mettre en péril le processus de paix qui est engagé au Pays basque, alors même que l'ETA a annoncé en 2011 qu'elle déposait les armes et qu'un immense espoir se lève." Il a également estimé que l'arrestation et la remise de la jeune femme aux autorités espagnoles était "dangereuse" et "politiquement irresponsable".

Lundi, déjà, un entretien du ministre au quotidien espagnol El País avait suscité l'indignation d'élus basques, de gauche comme de droite. Manuel Valls disait que la France resterait opposée à une entité administrative basque tant qu'ETA n'aurait pas restitué ses armes. L'organisation a annoncé il y a un an qu'elle renonçait définitivement à la violence, mais refuse de déposer les armes et de se dissoudre, comme l'exigent la France et l'Espagne.

Le mandat d'arrêt européen remis en question

Le MAE a été mis en place il y a dix ans. Il remplace le système d’extradition en imposant à chaque autorité judiciaire nationale de reconnaître la demande de remise d’une personne formulée par l’autorité judiciaire d’un autre Etat membre de l'UE, explique Libération.fr.

Problème, selon le Syndicat des avocats de France (SAF) : "La mise en œuvre du mandat d’arrêt européen, censé assurer la coopération judiciaire internationale, (…) peut avoir pour conséquence de violer la souveraineté nationale." En effet, "les faits reprochés à Aurore Martin ne peuvent constituer des actes de terrorisme et ne sont pas punissables en France", explique le SAF. "L’exécution d’un mandat d’arrêt européen doit être refusée s’il a été émis dans le but de poursuivre une personne en raison, notamment, de ses opinions politiques ou qu’il peut être porté atteinte à sa situation pour cette raison", s'indigne le syndicat, soulignant que les faits reprochés à Aurore Martin relèvent de la "liberté d'expression". 

Anita Lopepe, membre de la coalition basque EH Bai, estime à "huit à douze" le nombre de militants basques français sous le coup de MAE non encore activés.