La Russie a-t-elle un problème avec son immigration ?

Après les émeutes xénophobes de la veille, dans une banlieue de la capitale, les autorités russes ont procédé, lundi 14 octobre, à un véritable raid anti-immigrés. Les explications de Anne Le Huérou, spécialiste de la Russie.

Environ 1200 immigrés ont été interpellés lundi matin sur un marché de gros de Biriouliovo, une banlieue située dans le sud de Moscou (Russie).
Environ 1200 immigrés ont été interpellés lundi matin sur un marché de gros de Biriouliovo, une banlieue située dans le sud de Moscou (Russie). ( REUTERS)

Mis à jour le , publié le

La police de Moscou a lancé, lundi 14 octobre, de vastes opérations contre les immigrés, au lendemain d'émeutes xénophobes qui témoignent de la montée des ultra-nationalistes et du sentiment anti-immigrés en Russie. Environ 1 200 personnes ont été interpellées sur un marché de la banlieue de Biriouliovo, dans le sud de Moscou, où travaillent essentiellement des migrants venus du sud de la Russie, d'Asie centrale et des pays du Caucase, d'où serait originaire le meurtrier "non slave" d'un jeune Russe.

Dimanche, des milliers d'émeutiers ont protesté sur ce marché aux cris de "La Russie aux Russes". Face à l’ampleur des troubles, les autorités ont mis en état d’alerte l’ensemble des forces policières de la capitale, et dépêché des forces anti-émeutes à Biriouliovo, mais aussi dans le centre-ville, où les autorités redoutent la répétition d'émeutes massives d’ultra-nationalistes, survenues en 2010. La Russie, qui occupe le deuxième rang mondial, derrière les Etats-Unis, en ce qui concerne le nombre de migrants étrangers (11 millions), connaît ces dernières années une succession de manifestations xénophobes (en anglais), généralement après des faits divers. Comment expliquer cette flambée de violence contre les immigrés et les arrestations massives menées par la police ?

Francetv info a interrogé Anne Le Huérou, maître de conférence au département d'Etudes slaves à l'université Paris Ouest Nanterre-La Défense.

Francetv info : Qui sont les manifestants ?

Anne Le Huérou : Un grand nombre d'entre eux sont des habitants du quartier de Biriouliovo. Ils ont été rejoints par différentes mouvances nationalistes, qui viennent encadrer la révolte et en tirer un bénéfice politique.

Ces manifestations xénophobes visent les ressortissants du nord du Caucase et d'Asie centrale, qui sont les minorités visibles de l'immigration de travail. Le contexte politique et économique favorise les tensions. Les Russes reprochent aux immigrés de leur voler leur travail, mais ils ne voudraient de toute façon pas du travail qu'on donne aux immigrés. Il y a aussi, au sein de la population, une confusion entretenue dans le débat public entre travailleurs migrants et citoyens russes de nationalités "non slaves". 

Depuis quelque temps, même le discours des libéraux, des économistes et des décideurs, qui étaient pour une politique libérale d'immigration du travail, a changé. Ils dénoncent maintenant une main-d'œuvre trop peu chère qui retarde les progrès techniques et la productivité.

Lors des manifestations de dimanche, les émeutiers se sont révoltés contre la présence des immigrés, mais aussi contre la politique laxiste en matière d'immigration et la corruption des autorités.

Ces démonstrations de force ne sont pas les premières dans le pays. La Russie a-t-elle un problème avec son immigration ?

Les candidats à la mairie de Moscou se sont livrés à une surenchère nationaliste pendant les municipales. La légitimation de ce discours dans l'espace public autorise désormais beaucoup plus largement ce type d'actions de masse, d'expéditions punitives, de créations de petits groupes qui participent aux côtés de la police et du service des migrations au "nettoyage" des marchés des migrants illégaux.

Depuis plusieurs années, la question migratoire revient sur le devant de la scène à l'occasion de faits divers. Cet été, l’attaque contre un policier, venu effectuer une arrestation sur un marché, par des personnes originaires du Daguestan avait suscité une vague d'indignation. Cela a conduit à une série de raids sur les marchés. Plusieurs centaines d’étrangers en situation irrégulière avaient été interpellés et parqués sous des toiles de tente pendant plusieurs semaines, à quelques jours des municipales.

De plus, les statistiques de la criminalité, manipulées par les autorités et les médias, véhiculent un certain sentiment d'insécurité. Mais ces statistiques sont faussées. En réalité, il n'y a pas davantage de criminalité (meurtres, crimes sexuels...) parmi les migrants que parmi les Russes.

Quelle est la position des autorités concernant ces manifestations xénophobes ?

Les autorités se servent de ces questions qui éludent les vrais problèmes. Ainsi, on ne parle pas de la corruption omniprésente ni de la faiblesse de la police et de l'administration ou du taux d'élucidation très faible des meurtres.

La police a tout de même interpellé plusieurs centaines de personnes qui ont participé aux violences xénophobes. Les autorités ont voulu condamner les émeutes, mais ont souhaité répondre aux préoccupations des habitants en lançant des raids contre les travailleurs immigrés.

La question est maintenant de savoir où vont être emmenées les personnes interpellées. Une loi est à l'étude depuis les évènements d'août, pour rendre légaux les centres de rétention qui n'existent pas en Russie.