Dans la vallée de la Roya, "il y a ceux qui aident les migrants, ceux qui détournent les yeux et ceux qui dénoncent"

En dépit des risques encourus, Cédric, Nadia, Lucile et Pierre font partie des habitants de cette vallée encaissée des Alpes-Maritimes qui s'organisent pour aider des migrants. Franceinfo les a rencontrés.

Deux jeunes Erythréens, le 4 janvier 2017, recueillis depuis quelques jours dans le village de Saorge (Alpes-Maritimes).
Deux jeunes Erythréens, le 4 janvier 2017, recueillis depuis quelques jours dans le village de Saorge (Alpes-Maritimes). (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)
avatar
Envoyé spécial dans la vallée de la Roya,Simon GourmelletFrance Télévisions

Mis à jour le
publié le

Les rues de Saorge, dans les Alpes-Maritimes, sont désertes mais Nadia* presse tout de même le pas. "Ne restons pas dehors. Mieux vaut en parler chez moi", souffle-t-elle. Avant d'arriver au pied de son escalier, elle jette des regards à droite et à gauche, vers des maisons voisines apparemment vides. Les sources de son inquiétude grignotent quelques dattes dans son salon : deux jeunes garçons en tee-shirt et aux dos voûtés sur leurs tabourets. Des migrants érythréens. Comme d'autres habitants de la Roya, une vallée enclavée à la frontière italienne, Nadia leur vient en aide. Une solidarité risquée et qui vaut à un agriculteur du coin, Cédric Herrou, de comparaître au tribunal, mercredi 4 janvier

>> "Je ne suis pas un braqueur" : lisez le témoignage de Cédric Herrou

Dans la maison de Nadia, Dawit et Daniel, 17 et 16 ans, goûtent à un peu de repos et de confort après des mois d’errance en Italie, et surtout de cauchemar en Libye. Pour preuve, les plaies au couteau et au fer rouge sur le corps du premier. "Le traitement des passeurs pour les rançonner", explique Zen, photographe professionnel, lui aussi originaire d'Erythrée, venu donner un coup de main pour dialoguer avec les deux garçons. Lui peut se permettre d'aller griller une cigarette sur la terrasse. Mais pas question pour ses compatriotes de le suivre. Il faut rester discret. "Dans la vallée, il y a ceux qui aident, ceux qui détournent les yeux, et ceux qui dénoncent", explique Nadia. "Cette semaine, cinq migrants ont été arrêtés de cette manière", croit savoir leur bienfaitrice, qui tient à son anonymat, de peur de perdre son travail.

Le village de Saorge, accroché à la montagne de la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), le 3 janvier 2017. 
Le village de Saorge, accroché à la montagne de la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), le 3 janvier 2017.  (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

Une cinquantaine de migrants hébergés

Au total, ce sont près d’une cinquantaine de personnes qui ont trouvé refuge chez les habitants de la vallée. La plupart ont été secourus la nuit, errant au bord de la route, ou près des voies ferrées. Epuisés, frigorifiés, ces migrants, mineurs pour la plupart, ont à ce moment-là l’espoir de passer en France pour y rejoindre un proche ou pour poursuivre leur voyage ailleurs. Loin en tout cas de la nasse de Vintimille, en Italie, de l'autre côté de la frontière.

Les habitants qui ont décidé de ne pas fermer les yeux s’organisent comme ils le peuvent. Une association, Roya Citoyenne, récolte des dons, récupère des vêtements, organise des maraudes et leur offrent surtout une pause salutaire. "Ils peuvent se laver, manger et se reposer quelques jours avant de reprendre la route", détaille Lucile*, qui revient du Secours populaire avec 40 kg de nourriture.

Cette mère de famille héberge depuis la veille deux Erythréens, Naton et Makele. Dans cette petite maison accrochée à la montagne, tout ce qu’ils possèdent tient dans un simple sac à dos posé sur le canapé. Penchés sur l’ordinateur familial, les jeunes hommes regardent ce qui ressemble à une série télévisée érythréenne tout en consultant leur profil Facebook. Naton et Makele ont été retrouvés frigorifiés dans les toilettes publiques sur la place de l’église avec trois autres compagnons d'infortune. Ces derniers ont trouvé refuge chez d'autres habitants. "Comme on a des enfants, c’est plus compliqué. On ne le fait pas autant que d’autres dans le village", se justifie Lucile. Elle évoque la générosité de l'un de ses voisins, qui accueille jusqu’à une dizaine de migrants chez lui.

Arrivés le 2 janvier, ces deux jeunes Erythréens de 17 et 16 ans ont été accueillis chez Pierre et Lucile.
Arrivés le 2 janvier, ces deux jeunes Erythréens de 17 et 16 ans ont été accueillis chez Pierre et Lucile. (SIMON GOURMELLET / FRANCEINFO)

Des noms de code pour exfiltrer les migrants

"Ce n’est pas l’hébergement qui est compliqué. Si on en prend, ça engage. On ne peut pas les mettre ensuite à la porte", ajoute Pierre*, son mari. "C’est surtout la suite qui est stressante." Car certains de ces bénévoles font plus que leur offrir le gîte, en leur permettant de continuer leur route, et en les déposant dans des gares de la banlieue de Nice et jusque dans le Var. "Rien n'est fait pour eux ici, dans les Alpes-Maritimes. S'ils veulent de l'aide, il faut les aider à aller plus loin", confirme Cédric Herrou, justement poursuivi pour "aide à l’entrée, à la circulation et au séjour d’étrangers en situation irrégulière". Il risque jusqu’à cinq ans de prison ferme et 30 000 euros d'amende.

Ces exfiltrations risquées, les habitants les appellent "transfert" ou "randonnée". Comme des noms de code. "Il faudrait que l’on soit plus prudent", s’inquiète d’ailleurs Nadia, qui craint d’être sur écoute. Par peur de croiser les forces de l'ordre, qui sillonnent les routes et les chemins de la vallée, ils sont continuellement sur leurs gardes. "On sait qu’il y a des gens qui surveillent les gares dans la vallée, et qui dénoncent", explique Lucile.

Les réunions de l’association aussi sont surveillées. Le 19 novembre dernier, des contrôles d’identité ont été réalisés à l’entrée d’un des rassemblements de Roya Citoyenne et un hélicoptère survolait la vallée. Mais dans l’ensemble, Lucile en est persuadée, les habitants sont majoritairement favorables à leur mouvement. "Et puis de toute façon, il faudrait faire quoi ? s’emporte-t-elle. Attendre qu’un enfant se fasse renverser sur la route ? On ne peut pas fermer les yeux. On fait ça par compassion et solidarité. Rien de plus." Et tant pis pour les risques.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.