Migrants : les pouvoirs publics sont-ils dépassés ?

De Paris à Calais, les autorités semblent souvent improviser face aux situations des migrants. Impuissance ou mauvaise volonté ?

Le campement de La Chapelle, à Paris, le 2 juin 2015, juste après son évacuation par les forces de l'ordre.
Le campement de La Chapelle, à Paris, le 2 juin 2015, juste après son évacuation par les forces de l'ordre. (JOEL SAGET / AFP)
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Qui croit encore que les bateaux surchargés de Lampedusa n'ont pas d'incidence en France ? "Quand 4 000 migrants arrivent en Italie, 5 à 10% seront à Calais dans les 6 à 8 jours qui suivent", estime Maya Konforti, de l'association calaisienne L'Auberge des migrants.

Le chiffre n'est pas corroboré, mais l'impact est certain. Les autorités le perçoivent-elles aussi clairement que les habitants de Calais ? Le doute est permis : 3 000 migrants s'entassent sans eau, ni toilettes, ni électricité dans un bidonville derrière les dunes. A Paris, depuis l'évacuation du campement sous le métro La Chapelle, une centaine de migrants erre dans le 18e arrondissement. Les pouvoirs publics sont-ils dépassés ?

Ils laissent des campements insalubres se former...

A Paris ou à Calais, les deux points les plus chauds, l'Etat a laissé des campements insalubres se former, sans réagir. C'est dans le Pas-de-Calais que la situation semble la plus apocalyptique : quelque 3 000 migrants survivent dans un bidonville, en attendant de gagner l'Angleterre. Jointe par francetv info, Maya  Konforti, de l'association d'aide aux migrants L'Auberge des migrants, dénonce "une situation catastrophique". "On avait prévenu l'Etat, s'énerve-t-elle. Il ne fallait surtout pas un grand terrain. La 'new jungle' [nom donné par les migrants au campement situé derrière les dunes] est une erreur complète, avec des communautés trop proches les unes des autres. Il n'y a aucun aménagement, avec à peine 30 mètres de macadam pour circuler dans ce bidonville. Même les pompiers, qui sont sans cesse appelés pour des interventions, se plaignent. Il n'y a pas de toilettes, pas d'éclairage, pas de point d'eau !" Les évacuations par la police des deux derniers squats de Calais, poursuit-elle, ont eu pour seul effet de "rajouter 150 personnes dans la jungle bondée".

Le directeur des opérations internationales de Médecins du monde, Gilbert Potier, est encore plus tranchant. Les conditions du campement de Calais, dit-il à francetv info, sont "indignes par rapport à ce que fait Médecins du monde dans n'importe quel camp de réfugiés au monde". Et d'ajouter : "L'Etat met en avant le risque des campements [argument utilisé lors de l'évacuation au métro La Chapelle], mais c'est l'Etat qui crée des risques sanitaires quand il n'offre pas de point d'eau, ni d'équipement minimum !" 

... et proposent des dispositifs d'aide sous-dimensionnés

Face à l'augmentation du nombre de migrants à Calais - entre 300 et 500 en avril 2014, 3 000 aujourd'hui -, les pouvoirs publics ont ouvert en début d'année 2015 une structure d'assistance à proximité du campement des dunes. Le centre Jules Ferry héberge les femmes et les enfants et sert de point d'accueil, le jour, à tous les migrants.

Il distribue plus de 2 000 repas par jour et met à disposition 350 prises électriques, ainsi que des douches et des toilettes. Un dispositif jugé trop restreint par Maya Konforti : "Les repas ne sont pas suffisants pour les 3 000 migrants, qui doivent attendre deux heures trente, avec une file d'attente de 600 à 700 mètres." Elle note aussi que les capacités d'hébergement pour les personnes vulnérables sont trop limitées puisqu'"il y a encore 150 femmes et enfants qui dorment dans le campement des dunes".

Les solutions d'hébergement ne sont pas à la mesure de la situation

L'hébergement est effectivement un autre point sensible. Quand la police a évacué le campement de La Chapelle, à Paris, c'était avec l'accord d'associations d'aide aux migrants et avec la promesse qu'un hébergement serait fourni à tous. Que sont devenus les quelque 350 personnes qui dormaient sous le métro ? "180 ont été reconnues comme demandeurs d'asile et pris en charge, 60 'personnes vulnérables', des femmes et des enfants, sont hébergées par la ville de Paris", détaille Bruno Morel, directeur général d'Emmaüs Solidarité. D'autres errent toujours dans Paris, après avoir été dispersés dans des hébergements précaires ou éloignés de tout.

Florent Gueguen, directeur général de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale, souligne que le problème est particulièrement brûlant dans la capitale. "Il faut ouvrir, déclare-t-il à francetv info, trois à quatre sites en Ile-de-France d'une capacité totale entre 200 et 300 places. Ça, c'est le minimum. C'est la seule manière d'éviter la reconstitution d'un campement et les évacuations à répétition. Trois cents places, si l'Etat et la mairie de Paris s'y mettent, ce n'est pas surhumain ! Il y a, en Ile-de-France, des bâtiments qui peuvent être mobilisés : des casernes désaffectées, des bâtiments SNCF, beaucoup de locaux qui peuvent être utilisés le temps de la crise."

La mairie de Paris a annoncé qu'elle envisageait effectivement d'ouvrir un lieu d'hébergement temporaire "répondant  à deux priorités : informer clairement les migrants sur leurs droits (notamment pour les demandes d'asile), et leur assurer un accueil digne". Faible au regard des besoins ? Le directeur général de France terre d'asile, Pierre Henry, considère que 10 000 places sont nécessaires pour toute la France.

La politique migratoire de la France offre peu de possibilités d'intégration

La France offre-t-elle des perspectives aux migrants ? Peu, selon Gilbert Potier. La France, dénonce-t-il, "n'a pas de politique migratoire digne de ce nom. On a des effets d'annonce et on ne tient même pas nos promesses : on a accueilli à peine quelque centaines de Syriens alors qu'on avait dit qu'on pouvait en accueillir 5 000 !" 

Il déplore qu'en France, il n'y ait aucune volonté politique de changer de discours et d'offrir enfin des possibilités d'intégration. "On ne réfléchit qu'en terme d'invasion ! La France, s'insurge-t-il, n'offre pas les moyens de régulariser la situation des gens et ne permet pas qu'ils travaillent alors que les migrants veulent travailler". C'est une des principales différences avec l'Allemagne, et ce qui explique que les migrants ont tendance à faire de la France un pays de transit.

L'autre raison qui accroît ce phénomène de passage, explique à francetv info Virginie Guiraudon, directrice de recherches au CNRS et spécialiste des politiques d'immigration en Europe, c'est que la plupart des migrants veulent rejoindre la Suède ou l'Allemagne, plus généreux pour accorder l'asile, et où ils ont déjà de la famille. "La France a un taux de reconnaissance d'asile faible, à 20% des demandes, contre 40% de moyenne en Europe. Nous avons un des taux les plus faibles en pourcentage de la population."

La plupart des spécialistes pointent aussi que les pays européens ont une approche insuffisamment commune et solidaire d'un problème qui les concerne tous. Les migrants d'Italie sont de futurs migrants de France, d'Allemagne ou du Royaume-Uni.