Migrants : les Calaisiens, écœurés mais pas résignés, descendent à Paris pour défendre leur ville

Lundi, plusieurs centaines de Calaisiens se sont rassemblés dans la capitale, pour vanter les mérites d'une ville à la réputation écornée par la crise migratoire.

Des manifestants calaisiens brandissent des drapeaux "J'aime Calais", à Paris, le 7 mars 2016. 
Des manifestants calaisiens brandissent des drapeaux "J'aime Calais", à Paris, le 7 mars 2016.  (THOMAS SAMSON / AFP)

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"Hé, il faut se calmer, sinon tout le monde va vouloir emménager à Calais !" Dans la rue La Boétie, à quelques pas des Champs-Elysées, les Calaisiens se font remarquer. Dans une ambiance festive, lundi 7 mars, des dizaines de manifestants agitent des drapeaux ou interpellent des passants, qui leur sourient en retour. Ou pas – "Ah bah ça, on est bien à Paris !". Commerçants, restaurateurs, dockers, retraités... Tous répondent à l'appel du collectif des commerçants et entrepreneurs du Calaisis. Pendant qu'une délégation est reçue à l'Elysée pour présenter les doléances des acteurs économiques locaux, minés, disent-ils, par la crise migratoire qui touche la ville, ces Calaisiens ont rejoint la capitale à bord d'un convoi d'une dizaine d'autocars. 

"Je ne dis plus que je viens de Calais"

Par-dessus leurs doudounes et leurs polaires, les Calaisiens ont enfilé des tee-shirts "j'aime Calais", flanqués d'un cœur rouge. Une ville qu'ils aiment et dont ils sont fiers, à en juger par les décibels des "Calais ! Calais !" qui résonnent devant le quai d'Orsay, la deuxième étape de leur voyage parisien, après une halte devant le ministère de l'Economie. Mais la fierté affichée contraste avec des discours qui font part d'un certain écœurement : "C'est simple, je ne dis plus aux gens que je viens de Calais, résume Fabien. On me répond toujours : 'Ah oui, Calais ! Bien sûr ! Chez les migrants'..."

Originaire de Boulogne-sur-Mer, Fabien vit depuis cinq ans à Calais. Comme tous dans le cortège, il assure avoir vu la situation se dégrader brutalement ces dernières années. Si les Calaisiens notent que la création de la "jungle" au printemps 2015 a éloigné les migrants du centre ville, ils constatent aussi que la catastrophe humanitaire et sanitaire que constitue le bidonville a sérieusement entamé l'image de la ville. Une mauvaise réputation qui se répercute désormais sur l'économie de cette ville de 75 000 habitants.

"Ce que l'on voit à la télévision, ce n'est pas que ça, Calais" 

Commerces fermés, routiers redirigés vers la Belgique, "climat de psychose"... Entre deux chants guillerets, les Calaisiens énumèrent les plaies de leurs communes. Selon certains d'entre eux, la faible fréquentation des commerces a entraîné jusqu'à 40% de baisse du chiffre d'affaires. Edith, commerçante depuis vingt-quatre ans à Calais, assure n'avoir "jamais connu d'année comme celle-là". "Pourtant, tout ce que l'on voit à la télévision, ce n'est pas que ça, Calais", se désole-t-elle.

Un fou rire éclate quand un compagnon de route entame un air de Frank Michael. "Et quand on passe à la télé, on dit : 'les Calaisiens sont en colère ?", moque-t-il, à la tête d'une joyeuse colonie de vacances "venue montrer aux Parisiens qu'on n'est pas des méchants", abonde Fabien. 

Calais ne manque pas d'atouts, jurent les passagers. "Il y a nos monuments : la tour du guet, l'église Notre-Dame où s'est marié le général de Gaulle, le phare… ", énumèrent Jacqueline et Alain, un couple de retraités, intarissables sur l'histoire de la ville. Lui y est né, il y a plus de 70 ans, et brandit fièrement les couleurs de la commune : "Un drapeau donné par Charles VII et que les corsaires ont utilisé comme pavillon quand ils se battaient pour se libérer du joug des Anglais. On a une sacré histoire !" Son épouse, installée à Calais depuis 1962, est conseillère municipale, elle aussi bienveillante lorsqu'il s'agit de promouvoir Calais et "sa magnifique plage de sable blanc". "Tous les jours, on assiste au spectacle des bateaux qui traversent le channel". "Les Calaisiens sont remarquables, mais c'est vrai, beaucoup n'en peuvent plus", se désole la dame. 

"Je veux que les gens viennent nous voir. On saura les recevoir"

Avec des difficultés économiques de plus en plus pesantes, la défiance s'est installée dans une partie de la population, qui jalouse l'attention portée aux migrants au détriment, pensent-ils, de leurs propres difficultés. "Pendant que nous, on ne peut plus remplir notre chariot au supermarché...", résument Christiane et Caroline. "On ne se sent plus en sécurité", assurent-elles, glissant parfois une anecdote ou une tranche de vie trahissant la difficulté de cohabiter. Récits de violences, d'incivilités et surtout de peur : "Ma propre famille, qui ne vit pourtant qu'à une quarantaine de kilomètres de là, ne veut plus me rendre visite", assure Caroline, écœurée.

"Lorsque des gens qui ne sont pas de Calais appellent pour réserver une table, ils me demandent d'abord s'il y a des migrants, abonde Sandrine, restauratrice. Jamais je n'avais connu cela." 

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Comment séduire à nouveau ces touristes ? "Il faut que les gens viennent nous voir", tranche Marc. "Je veux que les gens viennent découvrir Calais par eux-mêmes. Qu'ils ne se limitent pas à ce qu'on leur dit à la télévision. On saura les recevoir", promet cet autre restaurateur. Y compris François Hollande, invité par les manifestants plantés dans le froid, près de l'Elysée : "Hollande, si tu ne viens pas à Calais, on va venir te chercher." Ecœurés, mais pas résignés.