Migrants : Cherbourg, l'espoir d'un autre chemin vers le Royaume-Uni

Depuis quatre mois, les tentatives d'intrusions sur le port ne cessent d'augmenter et les associations tentent de gérer une situation de plus en plus précaire.

Une soixantaine de migrants ont installé leur couchage dans l'église Sainte Marie-Madeleine Postel, à Cherbourg-en-Cotentin (Manche), mercredi 16 mars 2016.
Une soixantaine de migrants ont installé leur couchage dans l'église Sainte Marie-Madeleine Postel, à Cherbourg-en-Cotentin (Manche), mercredi 16 mars 2016. (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)
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Une lumière de fin de matinée pénètre à travers les vitraux cassés de l'église désaffectée Sainte Marie-Madeleine Postel, à Cherbourg-en-Cotentin (Manche). Quelques hommes sortent doucement de leur duvet, les yeux à demi-clos. Ils sont une bonne soixantaine de migrants à dormir par terre dans un amas de plaids et d'édredons. Pour accéder au lieu, il faut traverser un long couloir empreint d'une forte odeur d'urine.

Sher Bahadur enfile un deuxième pantalon pour lutter contre le froid de la mi-mars. "Je dors mal. Il fait froid. J'ai mal aux oreilles", bredouille en anglais cet Afghan de 21 ans. Arrivé il y a un mois, il s'est installé dans l'édifice religieux mis à disposition des migrants. Un hébergement de fortune trouvé en urgence en août par l'association Itinérance qui vient en aide aux réfugiés.

Le lieu reste insalubre. En février, une épidémie de gale s'est installée sous le clocher. "On a fait le traitement, fourni de nouveaux vêtements, des couvertures et assuré une prise en charge médicale", se félicite Benoît Arrivé, le maire socialiste de Cherbourg-en-Cotentin. De toute manière, l'église a été vendue et doit être évacuée avant le mois de mai. Les associations craignent le retour des squats, dans le fief du ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve.

"Une question de vie ou de mort"

Dans l'ombre de la "jungle" de Calais, une centaine de migrants séjournent à Cherbourg. "Chaque semaine, depuis le début de l'année, on a une vingtaine d'arrivées pour une vingtaine de départs", explique un responsable associatif. "Ici, on dort dans une église, à Calais sous des tentes, mais il n'y a pas de différence", déplore Ben Ilyass. Sur le chemin, en direction du Service d'accueil et d'orientation (SAO), une association qui accueille les personnes en errance, ce Soudanais de 27 ans raconte son périple du Soudan à la Libye, de l'île de Lampedusa à Calais. 

Dans la salle du SAO, on se bouscule un peu. Le local de l'association peut accueillir une trentaine de personnes en détresse. Mais ces dernières semaines, ils sont trois fois plus à fréquenter le lieu. "On a fait 116 accueils hier", confirme un bénévole. Les migrants, comme les "locaux" (les personnes originaires de Cherbourg), se voient offrir un café, de quoi manger et un accès à un ordinateur de 8 heures à 14h30. "Du poisson, du poisson, toujours du poisson", se plaint un migrant peu enthousiaste devant le thon en boîte.

Trois migrants se partagent un peu de pain et du thon, mardi 15 mars, au Service d'accueil et d'orientation de Cherbourg.
Trois migrants se partagent un peu de pain et du thon, mardi 15 mars, au Service d'accueil et d'orientation de Cherbourg. (CLEMENT PARROT)

Embouteillage devant les douches

"Shower ?" Un Syrien demande avec insistance s'il peut prendre une douche. "No possible, today..." répond un bénévole avec un accent français qui fait sourire certains migrants. La liste d'attente est déjà pleine. En raison de l'affluence et des travaux dans l'une des deux cabines, tous ne peuvent pas se laver. Mais Itinérance, une autre association, a mis en place, avec l'aide de la mairie, d'autres installations dans un stade près de l'église.

Les migrants gardent le contact avec leur famille grâce à internet et aux ordinateurs mis à disposition par le Service d'accueil et d'orientation.
Les migrants gardent le contact avec leur famille grâce à internet et aux ordinateurs mis à disposition par le Service d'accueil et d'orientation. (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

Si le Service d'accueil et d'orientation est débordé, c'est en raison d'un nouvel afflux de migrants à Cherbourg depuis la fin de l'été. "On a toujours eu quelques migrants avec notamment pas mal d'Afghans, mais là c'est nouveau", indique Guillaume Ingouf, responsable de la structure. "Jusqu'à novembre, c'était environ 1 500 accueils [un migrant est accueilli plusieurs fois dans le mois] et là, on est à plus de 1 800 pour janvier et près de 2 200 en février."

Ils sont bloqués à Calais où ils vivent dans des situations infâmes. Au bout d'un moment, ils en ont marre de stagner et ils se répartissent sur la côte.

Guillaume Ignouf

à francetv info

Pour l'instant, la situation est "gérable", estime Guillaume Ignouf, qui constate que le démantèlement de la jungle à Calais n'a pas produit la vague migratoire redoutée par certains à Cherbourg. Mais il n'exclut pas une hausse des arrivées dans les mois à venir. "Il y a aussi un effet de publicité, poursuit le travailleur social. Ceux qui parviennent à passer à Cherbourg envoient à leurs potes une photo de la plage ou de Trafalgar Square." Mais du côté de la mairie de Cherbourg, le ton se veut rassurant. On souligne que l'afflux reste proportionnel à l'importance du port. Avec une rotation par jour pour le Royaume-Uni et 2 ou 3 pour l'Irlande, Cherbourg n'est pas Calais.

Inciter les migrants à rester en France

Au SAO, il est 14h30 passées et les bénévoles invitent les migrants à sortir. Certains se rendent dans l'immeuble voisin, à la maison des syndicats, où l'association Itinérance dispense des cours de Français. "On a constitué des groupes de niveau et on s'appuie sur une vingtaine de bénévoles pour assurer une heure et demie de cours quatre jours par semaine", détaille Claudie Rault-Verprey, la présidente de l'association.

Itinérance est née en 2006 après l'arrivée des premiers migrants à Cherbourg, en provenance du centre de Sangatte, fermé en 2002. L'association apporte désormais une aide alimentaire, matérielle et juridique à la centaine de migrants de passage dans la ville. "On essaye de les dissuader de prendre des risques pour passer en Angleterre et on leur propose de les accompagner pour leurs demandes d'asile en France", explique Claudie Rault-Verprey.

Ambiance tendue

Le "lobbying" pour une installation en France porte parfois ses fruits. Anatulla, un Afghan de 27 ans, vient de déposer une demande d'asile pour rester à Cherbourg. Sa demande devrait lui permettre de quitter l'église pour un logement puisque l'Etat a l'obligation de trouver un hébergement aux demandeurs d'asile. Un rêve pour cet Afghan de 27 ans, qui se plaint du froid et de l'ambiance parfois tendue entre les migrants. 

On vient de me voler mon téléphone, un Galaxy S4.

Anatulla Nassini

à francetv info

Mais Anatulla devra sans doute se montrer patient. "On a actuellement près de 20 demandeurs d'asile en attente de logement qui sont toujours dans l'église", regrette Claudie Rault-Verprey. L'Etat traîne des pieds et la mairie tente de faire pression pour obtenir des hébergements. "On est en train de s’en occuper, c’est une situation qui devrait être réglée dans les semaines à venir", assure le maire Benoît Arrivé.

"Je ne connais personne en France"

Pour certains, la France n'est pas une option. Pour justifier leur préférence, beaucoup assurent qu'il est beaucoup plus facile de travailler au Royaume-Uni. La majorité d'entre eux veulent retrouver famille et amis. Behzad, un Iranien de 14 ans, souhaite rejoindre son frère et ses cousines au Royaume-Uni : "Je ne connais personne en France", justifie-t-il. Après avoir fait le trajet seul jusqu'à Cherbourg, il souhaite désormais passer en Angleterre pour faire des études et devenir hacker. L'adolescent a encore fait une tentative la nuit dernière et montre les blessures causées par les barbelés.

Behzad, 14 ans, montre sa main amochée lors d'une tentative d'escalade de la clôture entourant le port.
Behzad, 14 ans, montre sa main amochée lors d'une tentative d'escalade de la clôture entourant le port. (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

Ben Ilyass aussi souhaite rejoindre le Royaume-Uni, car "en France, c'est trop difficile". Il pensait que Cherbourg serait un point de passage plus accessible que Calais mais "c'est vraiment pas facile de traverser, il y a beaucoup de police et de caméras". Il reste déterminé à prendre tous les risques pour mettre le pied de l'autre côté de la Manche : "On se cache où on peut dans les camions, sous les remorques, on a pas le choix." Une prise de risque qui inquiète Claudie Rault-Verprey "On se dirige vers un accident grave, les blessures des migrants sont de plus en plus sérieuses."

C'est une question de vie ou de mort... On est des sacrifiés.

Claudie Rault-Verprey

à francetv info

Un port aux allures de prison

Sur le port, il ne se passe pas une journée sans que la police ne repousse une tentative de migrants cherchant à embarquer sur un ferry. Depuis le début de l'année 2016, la préfecture de la Manche a enregistré près de 500 tentatives d'intrusion, soit plus que sur l'ensemble de l'année 2015. "Nous pouvons compter 3 à 4 tentatives par migrant", précise la préfecture. Mais certains sont encore plus persévérants. Ben Ilyass, par exemple, avoue en être à huit essais.

En conséquence, la préfecture et le port de Cherbourg ont considérablement renforcé ces deux derniers mois les contrôles et la sécurité. "On a mis en place un gardien supplémentaire, 24 heures sur 24, ainsi qu'un maître chien en plus", indique Michel Géhanne de la SAS Port de Cherbourg. Pour lui, le comportement des migrants à Cherbourg a récemment évolué : "Ils sont assez casse-cou, ils n'ont rien à perdre, ils n'hésitent pas à enjamber les doubles clôtures." Il suppose qu'il s'agit de personnes arrivant de CalaisMichel Géhanne souligne aussi l'augmentation des dégradations : "Ils coupent sans arrêt les clôtures."

Le port de Cherbourg a des allures de prison haute-sécurité.
Le port de Cherbourg a des allures de prison haute-sécurité. (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

Même si la zone d'embarquement des ferries ressemble désormais à une prison de haute-sécurité, certains migrants parviennent tout de même à passer entre les mailles. Ils se cachent dans la végétation et profitent de la nuit pour approcher des clôtures. "On envisage de couper certains fourrés", révèle Michel Géhanne. Ils mettent également en place des stratégies de diversion pour détourner l'attention des forces de police.

"C'est en train de dégénérer, c'est malsain"

Si le port a mis en place des moyens de protection supplémentaires, c'est surtout pour rassurer ses clients et notamment les transporteurs. Les migrants découpent parfois les bâches des remorques à l'aide de cutters et exposent la marchandise aux intempéries. "En trois mois, j'ai déjà subi un préjudice de 13 000 euros", s'alarme Stéphane Coispel, de l'entreprise AllianCeuropE.

On se dirige vers un drame, il y en a un qui va finir par passer sous les roues d'un camion.

Stéphane Coispel

à francetv info

Stéphane Coispel évoque des migrants devenus plus agressifs avec le temps. "L'autre jour, certains se sont trompés et se sont retrouvés en direction de Chartres. Ils ont tapé pour sortir de la cabine et mon chauffeur s'est retrouvé devant quatre migrants avec des pavés à la main", raconte le transporteur, qui a décidé d'acheter des bombes au poivre à ses chauffeurs pour les rassurer. Pas de quoi décourager les migrants. A la nuit tombée, les Afghans, les Syriens, les Irakiens reprennent la route en direction des barbelés du port pour une énième tentative de rejoindre l'eldorado britannique.