Ukraine : "La pression internationale est un des rares moyens pour faire reculer Poutine"

Après le vote du Sénat russe en faveur du recours aux forces armées en Ukraine, francetv info a interrogé Anne de Tinguy, spécialiste de la politique étrangère de la Russie et de l'Ukraine.

Une manifestante brandit une pancarte indiquant "Poutine, ôte tes mains de l'Ukraine", devant l'ambassade russe à Kiev, le 1er mars 2014.
Une manifestante brandit une pancarte indiquant "Poutine, ôte tes mains de l'Ukraine", devant l'ambassade russe à Kiev, le 1er mars 2014. (YURY KIRNICHNY / AFP)
propos recueillis parFrance Télévisions

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Menace réelle ou gesticulation ? La Russie se montre prête à intervenir militairement en Ukraine, mais le président Vladimir Poutine affirme qu'il n'a encore pris aucune décision. Afin de comprendre les enjeux de ces déclarations et les conséquences d'une éventuelle intervention armée russe, francetv info a interrogé Anne de Tinguy, chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales (Céri), spécialiste de la politique étrangères en Russie et en Ukraine.

Francetv info : Vladimir Poutine demande l'envoi de troupes en Ukraine, le Conseil de la Fédération approuve, puis le Kremlin annonce qu'aucune décision n'est prise. Que cherche Moscou ?

Anne de Tinguy : Sur le premier objectif de Vladimir Poutine, il n'y a pas de doute. Le Kremlin veut déstabiliser le nouveau gouvernement ukrainien, pour retrouver à Kiev des dirigeants qui lui soient plus favorables. Il peut donc s'agir de gesticulation, comme c'est le cas depuis quelques jours, destinée à faire peur à Kiev et aux Occidentaux. Le second objectif, plus hypothétique, pourrait être celui de la partition ukrainienne. Il se pourrait que Moscou ait fait le deuil de l'Ukraine dans ses frontières actuelles et cherche à encourager la partition. Celle-ci permettrait à la Russie de garder dans son giron une Ukraine de l'Est, incluant évidemment la Crimée, avec laquelle elle pourrait garder des liens étroits. Cette hypothèse n'est pas avérée mais elle ne date pas d'aujourd'hui. Depuis 1991, les Russes affirment qu'il y a en réalité deux Ukraine.

Quelle forme pourrait prendre une éventuelle intervention militaire russe ?

Ces trois derniers jours, les Russes ont déjà pris le contrôle de la Crimée. Ils y sont parvenu en s’appuyant sur leurs troupes présentes en Crimée. Ensuite, reprenons les termes de la déclaration de Vladimir Poutine. Il a demandé au Conseil de la Fédération l’autorisation d’utiliser les "forces armées de la Fédération de Russie sur le territoire de l'Ukraine jusqu'à la normalisation de la situation socio politique dans ce pays". Cela ne signifie pas nécessairement une occupation du pays, mais le renversement du nouveau pouvoir à Kiev, qu’il qualifie "d’illégitime". Vladimir Poutine espère qu’une intervention, voire la menace d’une intervention, suffira à faire tomber les autorités ukrainiennes actuelles. Nous observons actuellement le même scénario qu'avec la Géorgie en 2008 : comme il l’avait fait en 2008, le Kremlin déclare devoir protéger les citoyens russes et les "compatriotes", c’est-à-dire les Ukrainiens ethniquement russes (qui représentent quelque 17 % de la population ukrainienne). Il a aussi comme objectif de dissuader Kiev de se rapprocher de l'Union européenne.

Que peut-on attendre de la réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, samedi soir, où la Russie dispose d'un siège de membre permanent ?

On ne peut pas attendre de décision concrète, étant donné que la Russie dispose d'un droit de veto. Pourtant, la pression internationale est un des rares moyens pouvant permettre de faire reculer Vladimir Poutine. La communauté internationale doit lui rappeler qu'intervenir en Ukraine serait une folie. Cela déstabiliserait l'Ukraine, ce qui n’irait pas dans le sens des intérêts de la Russie et cela détériorerait encore davantage des relations déjà complexes avec les Occidentaux. Si l'on n'imagine pas une intervention militaire internationale aux côtés des Ukrainiens, l'Union européenne et les Etats-Unis peuvent tout de même prendre des mesures de rétorsion à l’encontre de la Russie, voire des sanctions. Même si l'on sait, depuis l'exemple syrien, que Barack Obama ne fait pas très peur à Vladimir Poutine. 

Comment les Ukrainiens réagiraient à une intervention russe dans le pays ?

je ne doute pas que les Ukrainiens ne se laisseront pas faire. Si les Russes les envahissent, ils se défendront. La Crimée est peut-être composée d'une population majoritairement russe ou pro-russe, mais là comme dans les régions orientales du pays, il ne faut pas surévaluer ces soutiens à Moscou. Selon un sondage réalisé au printemps 2013, pas si lointain donc, seul un quart de la population de Crimée souhaite le rattachement de la péninsule à la Russie. D'une manière générale, si la population ukrainienne se sent assez proche des Russes et éprouve pour ceux-ci une sympathie réelle, la plupart d'entre eux ne supportent pas que l'état russe essaie d'imposer sa volonté à l'Ukraine. Par ailleurs, les dirigeants vont essayer d'obtenir le soutien de la communauté internationale, pour faire pression, toujours, sur la Russie.

La Russie n'aurait en fait pas intérêt à envahir l'Ukraine, pour ne pas se mettre à dos les Ukrainiens…

Vous avez raison, la Russie n’y a pas intérêt, car les Ukrainiens ne lui pardonneraient pas une intervention. Or l'Ukraine est essentielle à la Russie, pour différentes raisons qui ne sont pas seulement psychologiques. Pour le Kremlin, Maïdan, la révolution ukrainienne, et l’arrivée au pouvoir à Kiev des nouveaux dirigeants représentent l'un des dossiers les plus difficiles à gérer depuis 1991. Sans l'Ukraine, la Russie pèserait nettement moins lourd stratégiquement en Eurasie et en Europe. Elle est de plus très attachée à sa base navale sur la mer Noire qui se trouve à Sebastopol, en Crimée. Et le grand projet d'union eurasienne de Vladimir Poutine n’aurait pas la même importance sans l'Ukraine, qui fait la taille de la France et compte 46 millions d'habitants.