Ukraine : comment Kiev a perdu la ville stratégique de Debaltseve

Encerclées, les troupes ukrainiennes ont cédé face aux séparatistes.

Epuisé, mais soulagé, un soldat ukrainien sur un blindé ayant réussi à fuir Debaltseve (Ukraine), mercredi 18 février 2015.
Epuisé, mais soulagé, un soldat ukrainien sur un blindé ayant réussi à fuir Debaltseve (Ukraine), mercredi 18 février 2015. (VADIM GHIRDA / AP / SIPA)
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Debaltseve est tombée. Dans le matin glacial de ce mercredi 18 février, à 30 kilomètres de là, les journalistes ont vu affluer les soldats ukrainiens regagnant les lignes amies. Visages mal rasés, regards hagards, à pied ou juchés sur des dizaines de véhicules, ils se ruent sur le premier magasin pour s'acheter à manger après des jours d'un siège perdu. Les séparatistes pro-russes viennent d'humilier Kiev. Francetv info revient sur cette bataille.

 

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Une ville stratégique

Si la bataille pour Debaltseve a été âpre, c'est que la ville est une position stratégique. Elle est située à mi-chemin entre les deux gros bastions pro-russes : Louhansk et Donetsk. Une poche, une profonde écharde en territoire séparatiste. L'ôter, c'est s'assurer la continuité territoriale jusqu'à la Russie. De plus, il s'agit d'un important nœud ferroviaire.

Voici une carte des autorités ukrainiennes situant les lieux (Debaltseve est le petit point jaune en zone séparatiste).

La bataille pour Debaltseve, ville située sur la ligne de front et non loin du site du crash du vol de Malaysian Airlines, a commencé en juillet 2014. Avant le conflit, Debaltseve comptait 25 000 habitants, il en resterait quelques milliers. Pendant des semaines, "les pilonnages et attaques à la roquette aveugles – tactique privilégiée dans le cadre du conflit en Ukraine – se sont fortement intensifiés" sur la ville, écrivait Amnesty International le 13 février.

Libération relatait, le 6 février, le départ des habitants, peu de temps avant que l'étau séparatiste se referme. Au départ d'un car d'évacuation du ministère des Situations d’urgence ukrainien, un habitant se désolait : "Il faut partir, il n'y a plus rien ici." Magasins vides, plus d'électricité, ni d'eau, le froid, des rues devenues trop dangereuses. "Lui et des centaines d’autres survivaient dans des abris souterrains plus ou moins aménagés", explique le journaliste.

Terrés dans un abri, des Ukrainiens attendent la fin d'un bombardement à Enakieve, au sud-ouest de Debaltseve (Ukraine), le 29 janvier 2015.
Terrés dans un abri, des Ukrainiens attendent la fin d'un bombardement à Enakieve, au sud-ouest de Debaltseve (Ukraine), le 29 janvier 2015. (DOMINIQUE FAGET / AFP)

Encerclés

Le 14 février, la situation est désespérée. Plusieurs milliers de soldats ukrainiens sont isolés, encerclés par les séparatistes soutenus par des Russes, tweete un journaliste du Figaro. Il dresse une comparaison avec Dien Bien Phu.

 

Il dit ce que le président ukrainien refuse de reconnaître depuis des semaines. Debaltseve est encerclée et sur le point de tomber. Les combats sont durs.  "Les rebelles détruisent Debaltseve. Les tirs d'artillerie contre les immeubles d'habitation et les bâtiments administratifs ne cessent pas. La ville est en flammes", se désole le chef de la police régionale pro-Kiev sur son compte Facebook. Un photographe de Buzzfeed suivant des rebelles lourdement armés capture l'horreur de cette guerre, comme figée dans une brume glaciale.

Un accord de la dernière chance

Dans la nuit du 14 au 15 février, un accord de cessez-le-feu global entre en vigueur. L'accord de Minsk ne comporte pas une ligne sur Debaltseve. Il a été obtenu après des rencontres entre les présidents russe, ukrainien, français, Vladimir Poutine, Petro Porochenko, François Hollande, et la chancelière allemande, Angela Merkel, mais les Occidentaux ne semblent pas y croire

Et pour cause. A minuit moins cinq, le président ukrainien annonce à la télévision que toutes les unités doivent cesser le feu. Un journaliste du Monde est alors à quelques kilomètres de Debaltseve. Trois quarts d'heure plus tard, "un tir d’arme automatique retentit dans le centre d’Artemivsk. De joie ou de rage, on ne sait pas. Ce sera la première d’une série de violations observées tout au long de la journée", témoigne le journaliste.

Dans les jours qui suivent, les séparatistes ignorent le cessez-le-feu à Debaltseve. Ils estiment qu'il n'a pas à s'y appliquer, que la ville est à eux.

Les combats ont gagné la rue. Les soldats ukrainiens sont bombardés de tracts et de SMS les incitant à se rendre, tweete un journaliste du Guardian.

 

La défaite

 
Finalement, au matin du 18 février, manquant de munitions, les Ukrainiens lâchent prise, selon un journaliste anglophone qui rapporte des "pertes" en perçant le blocus. Epuisés et furieux, ils rejoignent la ville d'Artemivsk, à une trentaine de kilomètres au nord. 

Le président Porochenko affirme qu'il s'agit d'un retrait en bon ordre. 80% des troupes auraient quitté la ville. Mais un lieutenant déclare au Kyiv Post (en anglais) qu'il n'était plus question de résister : "Si nous étions restés là-bas, c'était la captivité ou la mort." Il ajoute avoir guidé 50 de ses hommes à travers les champs et la forêt, le long d'un chemin secret, redoutant les mines. "Nous avons parcouru 20 kilomètres à pied et maintenant, les hommes peuvent à peine marcher."

 
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D'autres ont eu moins de chance. La télévision russe a diffusé des images de prisonniers.

Surtout, la fuite n'a pas été sans pertes. Le nombre de morts fait débat. Le président ukrainien, qui s'est envolé pour l'est du pays, évoque pudiquement le chiffre "préliminaire" de 30 blessés lors de l'évacuation, sur un total de 2 000 soldats, mais certains médias ukrainiens parlent d'une quarantaine de morts. Un journaliste tweete des photos devant la morgue d'Artemivsk.