"Brexit" : Boris Johnson, le fantasque maire de Londres qui se rêve calife à la place du calife

En appelant à voter pour le "Brexit", Boris Johnson s'oppose au Premier ministre, David Cameron, et se prépare au combat pour le pouvoir au sein des conservateurs.

Boris Johnson, à Londres (Royaume-Uni), le 26 janvier 2016.
Boris Johnson, à Londres (Royaume-Uni), le 26 janvier 2016. (MARK THOMAS / SHUTTERSTOC / REX / SIPA)

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"Les conservateurs ont un nouveau favori pour la succession à la tête du parti", estime le Daily Mail, lundi 22 février, avec une pointe de jouissance. Il faut dire que Boris Johnson a fait une sortie remarquée au sujet du "Brexit", dimanche, en se démarquant du leader de son propre parti, David Cameron. Alors que le Premier ministre du Royaume-Uni a arraché samedi un accord à Bruxelles en vue du maintien de son pays dans l'Union européenne, le maire de Londres, lui, s'est prononcé pour une sortie de l'UE, à quatre mois du référendum prévu sur la question. Entre dérapages verbaux, ultralibéralisme et plaquages musclés, portrait de celui qui rêve d'emménager au 10 Downing Street.

"Va te faire foutre et crève, et pas forcément dans cet ordre !"

Boris Johnson, c'est d'abord le fracas des déclarations. En 2001, alors en campagne pour les législatives, il lâche : "Si vous votez tory, votre femme aura de plus gros seins et vous augmenterez vos chances d’avoir une BMW". Dans sa jeunesse, ce fils d’un eurodéputé conservateur et d'une artiste-peintre a pourtant fréquenté Eton puis Oxford. Et Alexander Boris de Pfeffel Johnson, "Boris" pour les intimes, est une pur produit de la bourgeoisie britannique, comme le trahit d'ailleurs son accent "posh" issu de la haute société.

Mais la fréquentation de ces établissements prestigieux ne l'empêche nullement de se laisser aller en toute décontraction à des saillies ponctuées de "fucking hell". L'an dernier, à un taxi londonien qui, mécontent de l'instauration de pistes cyclables, se met à l'insulter, la réponse fuse : "Va te faire foutre et crève, et pas forcément dans cet ordre !" Et encore récemment, dans une interview au Sun, il n'hésite pas à traiter les jihadistes de "branleurs qui pratiquent la masturbation intensive"

Du coup, la ligne jaune est souvent franchie. En 2002, chroniqueur au Daily Telegraph, il évoque dans un billet critique à l'égard de Tony Blair les hordes d'Africains qui accueillent le Premier ministre travailliste avec un "sourire de pastèque", raconte Libération. En 2006, il associe les habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée à des cannibales, rappelle la BBC. Boris Johnson s'excuse, souvent. Mais selon lui, c'est parce qu'il a été mal compris ou qu'il s'est mal exprimé. Il se défend par ailleurs de toute xénophobie : "Je suis absolument 100 % antiraciste, je méprise et déteste le racisme", affirme-t-il lors de la campagne municipale de 2008. Et de rappeler qu'il est le petit-fils d'un Turc musulman et qu'il possède des origines françaises ou allemandes... 

Une mise en scène soignée

Boris Johnson est une sorte de Coluche qui aurait rejoint un parti de gouvernement. Il aime se déguiser en comique, mais sait très bien où il va. "Il joue souvent la carte de celui qui met les pieds dans le plat. Il est très futé, intelligent. C’est du populisme, mais ses grosses bourdes restent très contrôlées", explique la politologue Florence Faucher aux InrocksLa preuve, il présente ses excuses à chaque fois. Comme en 2007, après un entretien dans lequel il qualifie Portsmouth, ville du sud de l'Angleterre, de lieu peuplé de "drogués, d'obèses, d'incapables et de députés travaillistes".  

L'absence de langue de bois du maire de Londres lui apporte une incontestable popularité. A l'automne, un sondage montrait qu'il avait les faveurs de l'ensemble des électeurs pour succéder à David Cameron en tant que Premier ministre, détaille The Independent. Car outre son langage fleuri, Boris Johnson soigne ses effets, que ce soit en posant une kalachnikov à la main ou pendant un jeu de tir à la corde organisé lors des commémorations de la Grande Guerre.

Son passé de journaliste – même si l'expérience a mal débuté au Times, où il a été mis à la porte pour avoir trafiqué une citation – lui a appris à se mettre la presse dans la poche, en alternant humour et gentillesse. Mais il arrive aussi que la mise en scène tourne mal, comme avec ce tacle-plaquage déloyal lors d'un match de football de charité entre l'Allemagne et l'Angleterre. Autre exemple lors d'une démonstration de rugby à Tokyo, où le poids lourd des conservateurs n'a pas hésité à bousculer un enfant pour marquer un essai. 

"Ses erreurs sont perçues comme des preuves de son authenticité"

Hormis ses plaquages enthousiastes, tout est contrôlé chez Boris Johnson, y compris son look débraillé et ses cheveux ébouriffés, d'un blond peroxydé. Une coupe savamment entretenue dans un petit salon de coiffure turc et qui lui donne un faux air de Donald Trump. "Ils ne sont pas d'accord sur tout, mais c'est vrai qu'ils passent beaucoup de temps chez le coiffeur", sourit sur Europe 1, Julian King, l'ambassadeur du Royaume-Uni.

Mais la plus grande force du maire de Londres, c'est sa capacité à se tirer de situations compliquées. En 2004, l'homme marié et père de quatre enfants est épinglé par la presse people pour infidélité. Cet épisode l'écarte pendant plusieurs mois de la scène nationale, mais il parvient à revenir progressivement pour se présenter aux municipales londoniennes en 2008. 

Il peut se sortir de toutes les situations parce qu'il est amusant

George Jones, professeur à la London School of Economics

en 2012, dans une interview à Reuters

"Il a cette chance considérable qui fait que la majorité de ses erreurs, si ce n'est toutes, sont perçues comme des preuves de son authenticité", ajoute le politologue Tony Travers. 

"Les Britanniques aiment se définir par leur sens de l'humour. Alors s'afficher comme un candidat clown n'est pas forcément rédhibitoire ici."

Tony Travers, politologue

dans Libération

"Il a transformé l’euroscepticisme en une cause attirante"

Pour forcer son destin national, Boris Johnson compte bien mettre en avant son bilan à la tête de la capitale, notamment le bon déroulement des Jeux olympiques de 2012. Il met en avant sa politique en matière de transports, que ce soit avec les "Boris Bikes" (un équivalent des Vélibs inspiré du dispositif parisien) ou avec la remise en circulation des bus à impériale. Cet ultralibéral, prêt à accueillir les investisseurs du monde entier, se vante auprès de Libération d'avoir "rendu Londres plus attractive, plus sûre, plus moderne". Mais ses opposants ont un autre regard. Ils pointent l'augmentation de la délinquance et du prix des transports, ou encore sa calamiteuse gestion des émeutes de 2011. 

Elu député européen en mai dernier, Boris Johnson a choisi de rejoindre le camp du "out", ceux qui souhaitent voir le Royaume-Uni en dehors de l'Union, avec cinq autres ministres de David Cameron. Une hostilité envers l'UE qui n'est pas toute neuve. "On ne quittera pas l’Europe. Quitter l’Union, c’est autre chose. Trop de réglementations, pas assez de démocratie…", confiait-il à Libération en septembre. 

"Il a transformé l’euroscepticisme en une cause attirante et qui a un retentissement émotionnel auprès du parti conservateur"

Sonia Purnell, biographe

dans "Just Boris : The Irresistible Rise of a Political Celebrity"

Premier ministre ou réincarnation d'une olive ?

Son arrière-grand-père était ministre de l’Intérieur du grand vizir de l’Empire ottoman, rappelle-t-il à Libération. Faut-il y voir la destinée d'un Iznogoud, se rêvant calife à la place du calife ? "Mes chances de devenir Premier ministre sont aussi bonnes que celles de trouver Elvis sur Mars ou de me réincarner en olive", répond-il. Auteur d'un essai biographique sur Winston Churchill, il admet partager avec l'ancien Premier ministre une certaine ambition, mais minimise toujours sa popularité. 

A 51 ans, il fait désormais partie des favoris pour la succession de David Cameron. Il a déjà annoncé qu'il ne se représenterait pas à la mairie de Londres aux prochaines élections, prévues en mai. Et si David Cameron est en théorie à la tête du gouvernement jusqu'en mai 2020, un accident lors du référendum sur le "Brexit" pourrait précipiter sa chute, et accélérer l'ascension de Boris "le bouffon".