Mein Kampf ne fera pas son retour en Allemagne en 2012. Le tribunal de Munich a interdit mercredi 25 janvier la publication d’extraits du livre d’Adolf Hitler. La décision répond au projet d'un éditeur britannique de diffuser en Allemagne, à partir du jeudi 26 janvier, des extraits du manifeste nazi.

Cette décision juridique règle la question de la publication outre-Rhin. Mais pour un temps seulement, car dès 2016, l’ouvrage tombera dans le domaine public.

Mein Kampf, un best-seller

On estime que 10 millions d’exemplaires de Mein Kampf ("Mon combat") auraient été écoulés entre sa publication en 1925 et son interdiction en Allemagne, en 1945. A partir de 1936, le livre devient même le cadeau de mariage de l’Etat aux couples allemands.

Après la seconde guerre mondiale, le succès ne se dément pas. L’historien Ian Kershaw estime que 70 millions d’exemplaires supplémentaires ont été écoulés dans le reste du monde. Et Hitler fait encore vendre. En 2009, la version manga du brulôt s'écoule à plus de 45 000 exemplaires au Japon, comme le raconte alors Libération.

Un livre difficile à interdire

Pourtant, tout le patrimoine d’Hitler, dont les droits de son œuvre, appartient à l’Etat de Bavière. Depuis 1945, le Land refuse toute réimpression en Allemagne, hormis dans le cadre de travaux universitaires. La Bavière a par ailleurs réussi à faire retirer le livre de la vente en Russie, au Portugal, en République tchèque, en Pologne et en Turquie, rappelle L'Express

Car pour l'instant, seuls les éditeurs étrangers, propriétaires des droits avant 1945, ont l'autorisation de publier Mein Kampf. Les autres s'exposent à des poursuites. En France par exemple, les Nouvelles éditions latines, propriétaire des droits dès 1934, restent les seules à pouvoir diffuser le manifeste.

Mais la position du gouvernement de Bavière est de plus en plus symbolique, tant il est facile de se procurer le livre, même en Allemagne. Non seulement une partie des exemplaires publiés avant 1945 est encore en circulation dans les librairies d'occasion par exemple, mais en plus, il est disponible sur de nombreux sites internet. 

Le coup marketing de McGee

L’éditeur londonien Peter McGee projetait de publier 100 000 exemplaires d’une brochure de 12 à 15 pages, avant que l’ouvrage intégral soit distribué massivement. D’un côté des extraits de Mein Kampf, de l’autre des commentaires et analyses, comme il l’explique sur le site du Zeitungszeugen (lien en allemand)

Peter McGee a annoncé son intention de faire appel de la décision du tribunal de Munich, qui reste inflexible. "Nous ne lèverons pas l'interdiction, car elle pourrait faire le jeu de l'extrême droite", a déclaré un porte-parole du gouvernement bavarois."Le Land prend cette position au nom de l'offense faite aux victimes et de la toxicité à retardement de ces idées", décrypte Philippe Coen, fondateur de l'Initiative de prévention de la haine.

L'éditeur britannique est un habitué des polémiques. En 2009, il publie des extraits de deux journaux nazis dans le Zeitungszeugen. L'émoi suscité alors en Allemagne avait obligé la justice bavaroise à dépêcher la police pour retirer la revue des kiosques.

Un ouvrage bientôt dans le domaine public

Le Land use encore de son pouvoir pour limiter la diffusion. Mais le 31 décembre 2015, soit 70 ans après la mort d’Hitler, les droits tomberont dans le domaine public.

Le texte pourra alors être réédité en Allemagne, mais aussi partout dans le monde. McGee a déjà annoncé qu'il publiera le texte dans une "version intégrale lisible". De quoi raviver le débat.

Un événement à prendre en compte

C'est pour répondre aux questions qui ne manqueront pas de se poser avant le changement de statut de Mein Kampf que Philippe Coen a fondé l'Initiative de prévention de la haine. "Lorsqu'un texte de cette nocivité tombe dans le domaine public, on ne peut pas rester inactif. Il est temps de comprendre, de ne plus être sidéré par l'histoire", prévient le juriste.

Ce groupe de travail, composé notamment d'historiens et de juristes, interpelle les candidats à la présidence. Parmi leurs propositions, imposer une introduction critique aux versions numériques, garantir les versions pédagogiques par un logo pour les distinguer des versions néo-nazies et ne pas tirer profit de l'édition du texte. 

Pour Philippe Coen, les années à venir peuvent transformer l'histoire de ce livre : "Tous les pays d'Europe ont souffert de la seconde guerre mondiale et on n'a pas une voix sur la 'Bible' nazie. Je voudrais qu'on puisse prendre une position pédagogique commune".

Publier "pour enterrer le mythe"

Pour l’éditeur McGee, cette interdiction confère au livre une réputation de mystère que l’ouvrage "ennuyeux et terne" ne mérite pas. 
"Tout le monde connaît le manifeste nazi (…). 
Mais personne ne l’a lu et n’a pu constater qu’il s’agit d’un ouvrage de piètre qualité". Sur le site du Zeitungszeugen, il ajoute : "Lisez-le, faites-vous votre propre avis, afin qu'on puisse enfin enterrer le mythe Mein Kampf".

Un argumentaire auquel adhère Philippe Coen : "Il est temps d'aller expliquer ces textes et les soumettre à l'appétit transgressif. La logique de McGee est bonne, mais ses motivations sont plus troubles."