Plus que jamais, l'Espagne est à la peine. Miné par un chômage de plus de 24%, en récession, le pays doit en outre panser les plaies d'un secteur bancaire toujours fragile. Vendredi 11 mai, le gouvernement a annoncé une nouvelle mesure d'assainissement obligeant les banques à provisionner 30 milliards d'euros supplémentaires pour couvrir les pertes liées à leur exposition au secteur immobilier, à terre depuis la crise. Prochaine étape : le placement des actifs immobiliers dans des structures ad hoc, des sociétés de gestion immobilière, permettant de les faire sortir une bonne fois pour toutes du bilan des établissements bancaires.

Pour Madrid, le temps presse. Mais c'est toute l'Europe qui est concernée, met en garde José Antonio Herce, économiste associé au cabinet Afi, professeur à l'université Complutense de Madrid et ancien administrateur à la Commission européenne. FTVi a recueilli son analyse.

FTVi : Le secteur bancaire espagnol concentre à nouveau toutes les inquiétudes. L'Espagne a-t-elle aujourd'hui les moyens de le sauver sans l'aide de l'Europe ?

José Antonio Herce : L’argent destiné à couvrir les pertes des banques, dans la plupart des cas, va venir des banques elles-mêmes. Elles vont utiliser leurs bénéfices, vont essayer d’obtenir des capitaux sur les marchés pour constituer ces provisions. Si elles ne peuvent pas le faire par leurs propres moyens, elles devront demander des capitaux au Frob, le fonds de sauvegarde espagnol. Si le Frob n’a pas de ressources suffisantes, elles devront faire appel au Fonds européen de stabilité financière.

Si les choses se font vite, il n’y aura normalement pas besoin d'aller jusque-là. Mais au fur et à mesure que le temps passe, la valeur des actifs immobiliers des banques diminue et les sommes nécessaires pour couvrir ces pertes augmentent. Il y aura donc un problème si les choses ne se font pas dans les mois, voire les semaines qui viennent. (...) Il faut agir vite. Et il faut que les banques placent définitivement leurs mauvais actifs dans les sociétés de gestion immobilière.

Comment ces structures vont-elles permettre d'assainir la situation ?

Ces sociétés doivent recevoir les actifs immobiliers que les banques ont reçus en guise de paiement des crédits qui ont fait défaut, c'est-à-dire des terrains, des maisons, des ouvrages en cours de construction. Il est très difficile de savoir quelle est la vraie valeur de ces actifs, car elle diminue chaque jour un peu plus : fixer cette valeur est un point central dans la mise en œuvre de cette solution.

Ce qui est très important, c'est que les banques puissent très rapidement se débarrasser de ces actifs immobiliers, à n'importe quel prix. Au moment du transfert, elles réaliseront des pertes qui sont aujourd'hui "cachées" dans leur bilan.

Le deuxième point, c'est de trouver ceux qui investiraient dans ces actifs. Naturellement, personne ne va y investir un sou à moins que leur valeur ne soit réaliste et que la perspective de faire une plus-value à long terme, une fois la situation stabilisée, ne soit raisonnable. Ça, c'est une perspective intéressante pour des investisseurs spécialisés dans ce type de sociétés. 

Pourquoi cette mesure n'a-t-elle pas été prise avant ?

Il y a eu une transition politique, avec des élections générales à la fin de l'année dernière. Les choses ont donc un peu été retardées. Mais l'Espagne n'est pas la seule à avoir pris du retard. On parle de la situation des banques espagnoles, qui est mauvaise à cause des actifs immobiliers, mais il faudrait aussi parler des banques ailleurs en Europe, qui sont en très mauvaise posture à cause de la dette souveraine, qui se retrouve dans le bilan des banques espagnoles, italiennes, britanniques, allemandes... Il y a une liaison fatale entre la dette souveraine et le système bancaire. Là, c'est au niveau européen qu'il faut agir, par des euro-obligations (permettant aux pays européens en difficulté d'emprunter moins cher, et donc de faire baisser les risques liés à leur dette) ou en utilisant la capacité de la Banque centrale européenne à agir sur les marchés secondaires.

Le secteur bancaire mis à part, l'économie espagnole est dans une situation difficile. Certains économistes parlent de "double effet négatif", avec une austérité qui casse la croissance sans pour autant suffire à rassurer les investisseurs. Comment sortir de ce cercle vicieux ? 

Sur le plan intérieur, l'Espagne n'a pas en ce moment les moyens d'alimenter une dynamique de croissance, (...) sauf par le biais de réformes structurelles qui agissent sur la compétitivité des entreprises. Il y a toujours beaucoup de choses à gagner là dessus en libéralisant nos marchés : celui de l’emploi, mais aussi celui des biens et des services. Ce genre de réformes prend du temps. 

Pour le reste, avec un taux de chômage à 24%, les ménages espagnols n'ont pas les revenus qui permettraient d'alimenter la croissance par la consommation. Les administrations publiques n'ont pas non plus cette capacité de relance car elles sont engagées dans une consolidation budgétaire assez forte, et qui devrait se renforcer dans les mois à venir. 

Dans ces conditions, la demande extérieure est notre seul levier de croissance possible à court terme. Le problème, c'est qu'en Europe, dans la zone euro notamment, qui représente les deux tiers de notre commerce extérieur, les autres pays n'ont plus la capacité de soutenir cette demande. Seule une solution européenne peut permettre de débloquer la situation de l'ensemble de l'Union européenne.

Vous pensez à des mesures de relance à l'échelle européenne ?

Absolument. Il faut trouver un moyen de combiner consolidation budgétaire à l'échelle de chaque pays avec un soutien à la croissance à l'échelle européenne. Une bonne partie de la solution dont on a besoin dans pas mal de pays européens dépend de l'Europe autant que de nous.

Les mesures évoquées récemment dans le cadre d'un "pacte de croissance", comme le déblocage de fonds structurels ou des investissements pilotés par la Banque européenne d'investissement (BEI) vont donc selon vous dans la bonne direction ?

Tout à fait. Mais quand aura-t-on ce paquet ? On a besoin d'agir très, très vite. Les responsables des fonds structurels, de la BEI, souhaitent qu'on leur donne le feu vert, mais quand le recevront-ils ? On ne peut pas attendre juin, juillet, septembre... Le temps est l'ingrédient le plus vital aujourd'hui dans la cuisine européenne financière et monétaire. 

En Espagne, des réformes structurelles ont été lancées et doivent être encore renforcées. Mais même si on fait la réforme structurelle la plus importante qui soit, si les employeurs n'ont pas la demande et le crédit, ils n'embaucheront pas... C'est pour ça que le niveau européen compte, et compte beaucoup. J'ai travaillé à Bruxelles à l'époque de Jacques Delors, entre 1989 et 2001... Que font nos leaders aujourd'hui ? Il nous manque des leaders européens qui puissent prendre des décisions rapides. Nous avons besoin de vitesse, d'agilité.