Avec Barroso, Goldman Sachs continue à tisser sa toile au cœur du pouvoir

La banque d'affaires américaine a recruté l'ancien président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, pour l'aider à faire face au Brexit. C'est la dernière illustration en date de son efficace stratégie de réseau d'influence.

La façade anonyme du siège de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs, le 16 janvier 2015, à New York (Etats-Unis).
La façade anonyme du siège de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs, le 16 janvier 2015, à New York (Etats-Unis). (SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)
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"Je ne suis qu'un banquier faisant le travail de Dieu", s'est un jour amusé à déclarer le tout-puissant patron de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, au détour d'une interview. Un trait d'esprit qui en dit long. Mais pour "faire le travail de Dieu", encore faut-il avoir de bons apôtres. 

En la matière, la très discrète banque d'affaires américaine excelle, comme le montre son dernier recrutement controversé : celui de l'ancien président de la Commission européenne et ex-Premier ministre portugais, José Manuel Barroso, embauché par la firme pour gérer au mieux de ses intérêts les conséquences économiques d'un Brexit et donc une sortie de l'incontournable place financière londonienne de l'Union européenne.

Les "ouvreurs de portes" de Goldman Sachs

Et pourtant… "Pour faire des articles sur les perspectives et les scénarios de l'après-Brexit, Goldman Sachs n'a pas vraiment besoin de monsieur Barroso", raille Philippe Moreau Defarges, ancien diplomate et chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) dans L'Express.

Goldman Sachs l'a recruté pour son carnet d'adresses.

Philippe Moreau Defarges, ancien diplomate et chercheur à l'Ifri

L'Express

A la tête de la Commission européenne, José Manuel Barroso a vu passer sur son bureau tous les dossiers, connaît tous les rouages de la machine et a conversé dans les sommets avec les dirigeants de toutes les puissances de l'UE. Goldman Sachs mise sur ses connaissances et son entregent. Il est ce qu'on appelle un "ouvreur de portes"

"Bien introduits, ces 'ex' bavardent de choses et d'autres avec leurs interlocuteurs. Les langues se délient devant des personnages d'une telle trempe. Ils 'sentent le vent' comme on dit familièrement. Les informations exclusives circulent ensuite dans les salles de marché de la banque", explique Marc Roche, auteur de livres et d'un documentaire sur Goldman Sachs, au Monde.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, lors d'une conférence de presse, le 29 octobre 2014 à Bruxelles (Belgique).
Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, lors d'une conférence de presse, le 29 octobre 2014 à Bruxelles (Belgique). (DURSUN AYDEMIR / ANADOLU AGENCY / AFP)

La banque d'affaires escompte tirer de ces informations de première main un avantage concurrentiel. "En tant que banque américaine, travaillant à l'international et donc sur le marché européen, Goldman Sachs a absolument besoin de savoir ce qui se trame dans les coulisses de Bruxelles", ajoute Marc Roche, contacté par francetv info. "Elle veut savoir avant tout le monde ce qui se prépare en terme de réglementations dans ses domaines d'activité, mais aussi de taux d'intérêt et en général pour toutes les décisions macro-économiques, puisque ces politiques vont influencer ses activités de crédit : la vache à lait de ses profits." 

Goldman Sachs n'est pas la seule grande banque à s'assurer les services d'anciens responsables de premier plan. "L'ancien Premier ministre britannique, Tony Blair, est conseiller de J.P. Morgan, son successeur, Gordon Brown, travaille pour Pimco, et l'ex-ministre des Finances, Alistair Darling, pour Morgan Stanley", rappelle Marc Roche. "Mais la caractéristique de Goldman Sachs, c'est qu'à l'inverse de la majorité des autres grandes banques, elle ne recrute jamais d'anciens hommes politiques ou d'anciens diplomates. Elle ne s'intéresse qu'aux commissaires européens et aux gouverneurs de banques centrales." A travers eux, la banque cible le cœur du pouvoir décisionnaire de l'Union européenne.

Mario Draghi, le "plus beau coup" de Goldman Sachs

L'ancien commissaire européen à la concurrence, ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, mais aussi du GATT, l'accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, Peter Sutherland, est devenu en 1995 le président de Goldman Sachs International. Le commissaire européen belge Karel Van Miert, qui a, entre autres, détenu le portefeuille de la concurrence dans les années 1990, a lui été engagé comme conseiller. L'Allemand Otmar Issing, qui siégea au conseil d'administration de la Banque d'Allemagne et fut économiste en chef de la Banque centrale européenne, a lui aussi été embauché comme conseiller. Le patron de l'Otan, qui fut auparavant ministre de la Fiscalité, des Finances et Premier ministre du Danemark, Anders Fogh Rasmussen, a également succombé aux sirènes de Goldman. 

La banque a aussi réussi à placer ses hommes dans les centres du pouvoir économique et politique. L'Italien Mario Monti, recruté en tant que conseiller international par Goldman Sachs après avoir été lui aussi commissaire européen à la concurrence, a pris la tête du gouvernement italien en 2011, à un moment clé : une grave crise économique et financière. Et son compatriote Mario Draghi, vice-président de la branche Europe de Goldman Sachs, est devenu d'abord gouverneur de la Banque d'Italie sous Silvio Berlusconi, puis il a accédé en 2011 à la stratégique présidence de la Banque centrale européenne. Quant au gouverneur de la Banque d'Angleterre, qui fut auparavant celui de la Banque du Canada, Mark Carney, il avait fait toute sa carrière chez Goldman Sachs.

Goldman Sachs a réussi son plus beau coup en plaçant Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne.

Marc Roche, journaliste et essayiste spécialiste de Goldman Sachs

francetv info

Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, le 22 janvier 2016 à Davos (Suisse), lors du Forum économique mondial.
Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, le 22 janvier 2016 à Davos (Suisse), lors du Forum économique mondial. (FABRICE COFFRINI / AFP)

Un réseau d'influence considérable

Le système redoutablement efficace mis en place par Goldman Sachs est celui des vases communicants. D'un côté, la banque recrute d'anciens dirigeants de premier plan de la sphère publique. De l'autre, elle place ses hommes à des postes-clés au sein des grandes instances nationales et internationales.

Certains font même le trajet dans les deux sens dans un jeu de "revolving doors", des portes tournantes entre public et privé. Au fil des ans, "GS" a ainsi constitué un réseau d'influence considérable. A tel point que "The Firm" est affublée d'un autre surnom aux Etats-Unis, "Government Sachs", tant la frontière entre le gouvernement et la banque d'affaires est ténue, rappellent Les Echos

L'embauche de José Manuel Barroso à Goldman Sachs, plus encore que les précédentes, a provoqué un déluge de critiques criant à la trahison et au conflit d'intérêts. Car la dernière crise financière mondiale de 2008-2009 a laissé des traces. En 2011, lorsque la dette grecque fait vaciller la zone euro, Mario Draghi, patron de la Banque centrale européenne, est sommé de rendre des comptes, relate Slate. Il a été l'un des dirigeants de Goldman Sachs en Europe au début des années 2000, à l'époque où la banque aidait l'Etat grec à dissimuler aux yeux de ses partenaires européens son abyssal déficit public, afin de rester dans les clous de la monnaie unique. 

On retrouve sa trace dans chacune des crises financières

Après la crise des subprimes, les prêts hypothécaires à risques américains, en 2007, le plan de sauvetage des banques américaines a été conçu par Henry Paulson, le directeur du Trésor américain et ancien patron de Goldman Sachs, illustration d'un système qui perdure depuis trois décennies au fil des présidences de Bush père, Clinton et Bush fils. Passé sur le grill par le Congrès américain, Henry Paulson a reconnu qu'il a laissé s'effondrer Lehman Brothers, l'une des principales concurrentes de Goldman Sachs. En revanche, il a fait en sorte de sauver l'assureur AIG, qui assurait les actifs toxiques de Goldman Sachs et devait des milliards de dollars à la banque, raconte Le Monde.

L'ancien directeur du Trésor américain, Henry Paulson, témoigne le 27 janvier 2010 à Washington (Etats-Unis), devant une commission d'enquête parlementaire sur le sauvetage de l'assureur AIG pendant la crise des subprimes.
L'ancien directeur du Trésor américain, Henry Paulson, témoigne le 27 janvier 2010 à Washington (Etats-Unis), devant une commission d'enquête parlementaire sur le sauvetage de l'assureur AIG pendant la crise des subprimes. (MANDEL NGAN / AFP)

Son prédécesseur au Trésor, Robert Rubin, lui aussi ancien dirigeant de Goldman Sachs, avait réussi à obtenir la fin du cloisonnement entre banques de dépôts et banques d'investissements et surtout la levée des barrières sur le marché des dérivés de crédits. Cette décision avait permis le développement du "shadow banking" dans les années 2000. Or ce système financier parallèle dans l'ombre de la finance traditionnelle a contribué à la dernière crise financière et économique mondiale, soulignent deux universitaires dans une étude publiée à la Documentation française

On retrouve la trace de Goldman Sachs dans chacune des crises financières depuis la Grande Dépression de 1929, explique Rolling Stone (en anglais)Et "en dépit de l'exigence toujours plus pressante de transparence de la part des opinions publiques et malgré les politiques de réglementations du secteur bancaire, décidées après la crise financière, Goldman Sachs semble très bien s'adapter", estime Marc Roche, qui ajoute : "Ces nouveaux périmètres sont visiblement encore trop larges, puisqu'ils permettent à Goldman Sachs de recruter des gens comme Jose Manuel Barroso." Et le spécialiste de juger qu'"il faudrait des règlements interdisant aux anciens commissaires européens de travailler pour le secteur bancaire pour éviter tout conflit d'intérêts."