Les déserteurs de l'Etat islamique, "sources d'information à haut potentiel" que néglige l'Occident

Les services de renseignement peuvent-ils s'appuyer sur les déserteurs du groupe Etat islamique ? Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po, affirme que oui.

Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po, le 30 août 2015, à Edimbourg (Ecosse). 
Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po, le 30 août 2015, à Edimbourg (Ecosse).  (GUILLEM LOPEZ / MAXPPP)
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Propos recueillis parFrance Télévisions

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Les attentats de Bruxelles reposent avec force la question : comment lutter efficacement contre le groupe Etat islamique et ses jihadistes ? Dans une tribune publiée sur Le Monde (article pour abonnés) Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, préconise quelques pistes. Il pointe en particulier l'importance des déserteurs du groupe Etat islamique et à quel point les services de sécurité occidentaux négligent cette source d’information.

Francetv info : C'est une réalité mal connue, mais des hommes et des femmes désertent le groupe Etat islamique. Pourtant, on n'en entend parler que très peu. Pourquoi ?

Jean-Pierre Filiu : Parce que c’est un véritable trou noir. Il y a bel et bien des désertions, mais on ne sait pas où vont ces personnes. Elles ne semblent pas intéresser les services de renseignement. Elles sont réellement exfiltrées de l’emprise de Daesh et à titre personnel, j’en ai eu parfois connaissance, via par exemple la Brigade des révolutionnaires de Raqqa, des combattants qui résistent à la fois à l'Etat islamique et à Bachar Al-Assad. Dans un documentaire diffusé le 15 mars sur ARTE, Daech, paroles de déserteurs, de Thomas Dandois et François-Xavier Tregan, on a pu voir et entendre les témoignages de ceux qui fuient l'Etat islamique.

Les déserteurs peuvent aussi réussir à filer par d’autres moyens, comme les circuits de contrebande plus ou moins mafieux. Mais personne ne s’en préoccupe vraiment. C’est une population qui existe, cachée quelque part, souvent en Turquie, car le problème pour elle c'est le retour au pays d'origine. Or, pour l’heure, l’incarcération immédiate est la seule perspective qui leur est offerte. C’est pour cela que je parle de trou noir.

Il y a pourtant là des sources potentielles de renseignement très pertinentes sur Daesh. D’où vient la négligence dont vous parlez ?

Cela s'inscrit dans le discrédit général porté par les Occidentaux et les Russes à l’encontre des révolutionnaires syriens. On sait aussi la défiance majeure que les services américains ont à l’égard de ces sources locales. Souvent, la communauté du renseignement préfère s’appuyer sur les Kurdes ou sur différentes sources rémunérées au Liban. Mais l’idée d’avoir une coopération de transmission d’informations dans toutes ses dimensions avec les révolutionnaires de Raqqa, par exemple, n’a pas été poursuivie jusqu’au bout. En fait, en toile de fond, je crois qu’il existe cette idée singulière qu’il vaut mieux que ces gens restent là-bas.

Que voulez-vous dire ?

Comme nous ne savons pas gérer ce conflit, comme il nous apparaît  tout à fait nouveau, les différentes bureaucraties sécuritaires n’ont pas encore les outils pour faire face à cette bataille, qui est pleinement de notre époque. Dans le doute, entre un jihadiste qui revient — dont on n’est pas sûr qu’il soit totalement repenti — et un jihadiste qui a fait défection et qui reste sur le terrain ou bien se cache, par défaut, on va préférer le deuxième. Je ne dis pas que c’est une politique, je dis que c’est la résultante de la non-prise en compte d’un désarroi.

Ajoutez à cela la crainte bien connue des services de renseignement d’être intoxiqués par un agent double, et vous avez une représentation assez fidèle de ce qui constitue cette défiance à l’endroit des déserteurs. Sur ce dernier point, je ne doute pas que Daesh a déjà envoyé des agents doubles — ce n'est certes pas une menace théorique. J’essaie seulement de comprendre cette réticence, voire cette mise sur le côté de ces sources à haut potentiel.

Que peuvent révéler les déserteurs ? Qu'ont ils à nous apprendre ?

Ils parlent d'expérience. On n’est pas dans le mirifique village Potemkine. Ils décrivent les exactions quotidiennes, les massacres, les viols… Les gens tués pour rien ; une cigarette, un peu de maquillage pendant un mariage. Une fille trop jolie pourrait semer le trouble chez les combattants, alors on la tue. Ce qui est le plus frappant dans ces témoignages, c’est qu’ils montrent que nous avons affaire aux anciens baassistes du régime de Saddam ou d’Assad, mais repeints en vert.

C’est le même fonctionnement basé sur la sécurité. Une sécurité qui a pouvoir sur tout, mais de façon encore plus totalitaire que sous ces régimes dictatoriaux. Plus personne n’a de papiers d’identité, les passeports sont confisqués de même que les portables. Les promenades sont accompagnées, les contacts par Skype ou internet se font en présence de témoins. L’intrusion dans la vie privée est poussée jusqu’à l’extrême limite. Il est très important d’exposer tout cela, car il y a l’idée chez les recrues potentielles que c’est la terre du califat, la terre de la promesse réalisée et que c’est pour cela qu’il faut partir et s’installer là-bas.

Quelles peuvent être les modalités de publication de ces témoignages ? Comment les faire connaître sans provoquer des conséquences dommageables, sur le plan judiciaire par exemple ?

Nous devons inventer un statut du repenti de Daesh, avec tout ce que cela implique. Je le reconnais aisément, nous sommes là en territoire parfaitement inconnu. Car il faut aussi prévoir un suivi policier, un accompagnement en déradicalisation du déserteur afin d'éviter toute "rechute". Mais si nous n’avons à offrir que la prison, même si certains l’acceptent tant ils souhaitent quitter leur enfer, nous nous privons d’une source d’information cruciale.