Catalogne : il va être "extrêmement compliqué" pour Madrid "de prendre les commandes d'une administration composée de fonctionnaires de la Généralité"

Hubert Perès, professeur de sciences politiques, considère qu'il "va se poser le problème de l'obéissance de ces fonctionnaires ou du zèle qu'ils mettront à obéir aux ordres du gouvernement de Madrid" après la reprise en main de la Catalogne par Mariano Rajoy. 

Pancarte lors d\'une manifestation à Barcelone (Espagne), après les arrestations de Jordi Cuixart et Jordi Sanchez, le 21 octobre 2017.
Pancarte lors d'une manifestation à Barcelone (Espagne), après les arrestations de Jordi Cuixart et Jordi Sanchez, le 21 octobre 2017. (XAVIER BONILLA / NURPHOTO)
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Le chef de gouvernement espagnol Mariano Rajoy a annoncé, samedi 22 octobre, recourir à l'article 155 de la Constitution qui lui permettra, entre autres, de démettre le gouvernement catalan, dont les fonctions seront exercées par des ministères nationaux.

Hubert Perès, professeur de sciences politiques, directeur du Centre d'Études Politiques de l'Europe Latine (CEPEL), auteur de "La démocratie espagnole : institutions et vie politique" (Presses universitaires de Rennes), a estimé sur franceinfo, qu'il sera "extrêmement compliqué" pour Madrid de prendre les commandes d'une administration "presque essentiellement 'autonomique'."

franceinfo : les indépendantistes vont-ils perturber le processus, notamment pour les services publics ?

Hubert Perès : C'est évidemment extrêmement compliqué, puisqu'il s'agit, pour le gouvernement, de prendre les commandes d'une administration qui, en réalité, est une administration presque essentiellement 'autonomique', c'est à dire composée de fonctionnaires qui sont des fonctionnaires de la Généralité. La présence de l'État en Catalogne est en réalité très faible : les fonctionnaires de l'État sont une très petite minorité, donc va se poser le problème de l'obéissance de ces fonctionnaires ou du zèle qu'ils mettront à obéir aux ordres du gouvernement de Madrid. Deuxièmement, il y aura, évidemment, un certain nombre de réticences, de résistances, de manifestations de rue. C'est bien d'ailleurs là-dessus que comptent les indépendantistes, qui ne savaient pas trop comment agir dans la situation qui était la leur, avec les problèmes économiques qui s'accumulaient et l'abstention de l'Europe qui n'intervenait pas dans ce conflit. Maintenant, le fardeau repose sur le gouvernement et sur Mariano Rajoy : comment arriver à mettre en œuvre ces mesures, étant donné que le point principal, ce à quoi veut rapidement arriver le gouvernement, c'est de convoquer des élections ?

Il y a aussi la possible reprise en main des médias publics en cas de dérapage. Est-ce inédit ?

Il y a la possibilité, pour le gouvernement, de nommer les fonctionnaires qui étaient nommés, jusque-là, par la Généralité. Il y a une chaîne catalane, TV3, qui a été jusque-là un porte-parole du gouvernement catalan, particulièrement des indépendantistes, donc on peut se demander s'il n'y aurait pas une possibilité de reprise en main. Ça me paraît tout de même assez improbable, ce sera très difficile à organiser, et probablement très mal vécu, ça rappellerait tellement l'époque de Franco, où l'information était censurée, contrôlée, que le gouvernement commettrait une erreur.

Carles Puigdemont dénonce, dans le plan de Madrid, la "pire attaque depuis la dictature de Franco" : les mots ne sont pas choisis au hasard. Est-ce une analogie risquée, voire de mauvais goût ?

Non, c'est une analogie qui est très coutumière. Depuis plusieurs années, c'est une insulte qui est assez fréquente en Catalogne, de la part des indépendantistes, de considérer que les gens qui s'opposent à l'indépendance sont des fascistes ou des nostalgiques de l'ère franquiste. Ce n'est pas du tout une nouveauté, c'est une façon d'appuyer où ça fait mal, en quelque sorte, et on utilise cet argument pour disqualifier l'action du gouvernement. D'autre part, c'est un argument qui porte assez auprès d'une troisième composante de l'opinion catalane que l'on a tendance à oublier : la Catalogne ne se divise pas seulement entre indépendantistes et anti-indépendantistes, mais vous avez une partie de l'opinion, proche de la gauche radicale, qui n'est pas indépendantiste, mais qui est autonomiste, et qui se défie beaucoup plus du Parti populaire [parti du Premier ministre Mariano Rajoy, ndlr] que des indépendantistes, et qui serait tout à fait d'accord avec un référendum d'auto-détermination. C'est représenté en Catalogne par la maire de Barcelone, Ada Colau, qui a, elle aussi, indiqué que cette intervention de l'État dans l'autonomie était une tragédie. Auprès de cet électorat-là, de cette frange de l'opinion, le spectre du franquisme est quelque chose qui fonctionne très bien.

Analogie à Franco : "Ce n'est pas du tout une nouveauté, c'est une façon d'appuyer où ça fait mal" Hubert Perès, professeur de sciences politiques à franceinfo.
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