Sur la nouvelle ZAD d'Agen, "on se prépare à la lutte"

A Sainte-Colombe-en-Bruilhois, un ancien agriculteur a appelé les "zadistes" à l'aide pour s'opposer à un projet de zone industrielle de plus de 200 hectares.

Les deux tipis de la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne), mercredi 17 décembre 2014.
Les deux tipis de la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne), mercredi 17 décembre 2014. (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)
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"Au lieu d'utiliser des gobelets neufs, pensez à utiliser la citerne pour les laver !" La vie s'organise petit à petit sur la nouvelle ZAD (pour zone à défendre) de Sainte-Colombe-en-Bruilhois (Lot-et-Garonne). Mercredi 17 décembre, au cinquième jour d'existence de ce nouveau lieu de contestation près d'Agen, ils sont une quinzaine à partager le repas du midi. Contrairement à Notre-Dame-de-Landes ou Sivens, c'est la première fois que les "zadistes" occupent un terrain dans la légalité, avec l'accord du propriétaire.

"Tiens le nouveau, tu peux faire du café ?", lance à la volée Joseph Bonotto, le maître des lieux, qui orchestre le mouvement des troupes tout en répondant aux questions. Depuis trois ans, cet ancien agriculteur de 66 ans se bat avec plusieurs associations contre le projet Technopole Agen-Garonne – une zone industrielle de 215 hectares liée à la future gare TGV d'Agen sur la ligne à grande vitesse Toulouse-Bordeaux – qui menace ses terres.

Les "zadistes" s'organisent

"A un moment, j'ai eu l'impression qu'il n'y avait plus rien à faire... Puis on s'est dit qu'il fallait chercher de l'aide. De là est venue l'idée des 'zadistes'", raconte-t-il avec son accent du Sud-Ouest. Des mails sont envoyés via les réseaux d'écologistes et il reçoit rapidement de nombreux coups de téléphone. "On a organisé une réunion le 13 décembre avec une cinquantaine de personnes et la ZAD était lancée", se félicite le propriétaire des terres. "Désormais Joseph est un 'zadiste', il a une voix comme tout le monde et ne décide pas plus que les autres", intervient Arnaud*, qui est le premier à avoir répondu à "l'appel au secours".

Sous le hangar de Joseph Bonotto, la petite communauté naissante a aménagé une cuisine de fortune avec une gazinière et une indispensable cafetière. Quelques planches sur des tréteaux font office de table. Autour d'une salade de pommes de terre et d'une ratatouille, on discute des perspectives, de la stratégie à adopter. Quelle attitude par rapport aux médias ? Quelles priorités pour aménager le terrain ? "Il faut vite construire un à deux grands tripodes", suggère Arnaud. Cet ancien militaire de 36 ans parcourt les routes depuis quatre ans de ZAD en ZAD, de Notre-Dame-des-Landes à Sivens : "J'avais vécu trop longtemps dans le système, j'ai décidé de tout lâcher."

Joseph Bonotto discute avec les "zadistes" dans le hangar qui sert de salle à manger, d'entrepôt et de salle de réunion.
Joseph Bonotto discute avec les "zadistes" dans le hangar qui sert de salle à manger, d'entrepôt et de salle de réunion. (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

Les vertus des huiles essentielles contre le froid

Après le repas, une partie des "zadistes" retourne peaufiner les installations du campement. Un tipi a été fabriqué et un deuxième est en cours de finalisation – quelques perches de bois, des bâches blanches et un trou d'aération au sommet pour la fumée du feu. A l'intérieur, un amas de paille, de duvets et de couverture indiquent que les nuits sont fraîches. "Quand on veut sauver la planète, ce n'est pas le froid qui nous arrête", sourit Nico*. Et pour soigner un éventuel coup de froid, les "zadistes" s'en remettent aux huiles essentielles. "C'est incroyable toutes les vertus qu'elles ont", souligne Sam qui participe à sa première ZAD.

L'un des tipis en construction sur la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne).
L'un des tipis en construction sur la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne). (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

En plantant quelques agrafes dans une bâche, ce jeune de 21 ans, qui vient d'arrêter ses études, évoque le futur potager : "Il va falloir préparer la terre, on peut commencer à planter de l'ail, des fèves, des haricots, mais pour le reste il faudra attendre le printemps.La communauté envisage aussi de construire un lieu de vie commun et d'acquérir des poules pour pouvoir vendre des œufs à prix libre. En attendant la fin des constructions, certains dorment dans leur camion ou sous le hangar.

L'intérieur du premier tipi aménagé sur la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne).
L'intérieur du premier tipi aménagé sur la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne). (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

Des difficultés de la vie en collectivité

Une averse pousse Nico à retourner sous la grange. Le lieu est animé par les allées et venues des habitants du coin qui soutiennent la ZAD. "Si on bétonne tout, nos enfants n'auront plus rien", explique Aurélie*, qui a fait 50 km pour apporter de la nourriture. Elle est venue avec son compagnon et ses trois enfants afin de "les sensibiliser à l'écologie". D'autres membres de ce comité de soutien officieux apportent conserves, matériel de construction, vêtements chauds, couettes, etc., qui s'empilent aux quatre coins de l'abri. 

La petite troupe entasse les affaires où elle le peut. "Les filles ! Les tampons hygiéniques sur les légumes, c'est pas top !", rouspète Suzanne, une militante impliquée depuis le début avec Joseph Bonotto. L'apprentissage de la collectivité demande quelques ajustements, parfois difficiles. "Je suis vite saoulé par la vie en communauté, il y a toujours des problèmes de chef ou de sous-chef", admet Jérémy* qui est venu apporter du bois à la ZAD avant de se rendre à Sivens.

Les occupants prêts pour l'affrontement

Arnaud refuse l'étiquette de leader ou de porte-parole, mais admet qu'il fait partager son expérience aux plus jeunes, notamment quand il s'agit de stratégie contre les "bleus". Même s'ils ne sont pas pour l'instant dans l'illégalité, les militants songent déjà au jour où les forces de l'ordre pourraient venir procéder à l'expropriation. "On se prépare à la lutte", concède un occupant de la ZAD.

"Les violences policières, c'est ce ce qui m'a motivé à me bouger", explique Etienne, un jeune apprenti boulanger venu de Picardie. Arnaud enchaîne sur la stratégie des forces de l'ordre qui consiste à mettre la pression sur les "zadistes" : "Ils passent tous les jours pour nous prendre en photo." "L'autre fois, ils ont braqué un projecteur en pleine nuit sur mon hangar", ajoute Joseph Bonotto.

Cigarettes manufacturées et RSA

Depuis l'ordinateur situé sous le hangar, Arnaud gère la page Facebook de la ZAD. Il vient de lancer une invitation pour les fêtes tous les gens qui nous soutiennent ou qui sont seuls". Une voisine a proposé de faire une paella. "Certains sont doués pour les constructions alors que mon truc à moi c'est plutôt la com'", glisse Arnaud. Une communication qui se veut maîtrisée. La méfiance envers les journalistes pousse les "zadistes" à refuser les photos ou à demander un changement de prénom dans les articles.

Arnaud s'amuse de voir qu'il est l'un des seuls présents à fumer des cigarettes manufacturées. Il assume le fait de toucher le RSA :"L'argent du système contre le système... J'estime que cela compense le travail bénévole que j'effectue ici." Mais à l'inverse, certains "zadistes" ne touchent pas du tout d'allocations. Un autre militant souligne qu'il n'est même pas solvable, "comme ça ils ne peuvent rien me prendre à part un organe. D'ailleurs, la SNCF pourrait me demander un rein tellement je leur dois de l'argent". Mais sur la ZAD, pas de problème d'argent, "on vit du partage et de l'entraide".

Œuvre réalisée par une occupante afin de décorer le tipi de la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne).
Œuvre réalisée par une occupante afin de décorer le tipi de la ZAD de Sainte-Colombe-en-Brilhois (Lot-et-Garonne). (CLEMENT PARROT / FRANCETV INFO)

Fin de soirée sur le campement

La nuit est tombée et tous s'installent progressivement autour de la table pour grignoter un morceau. La majorité des "zadistes" sont végétariens, végétaliens ou vegan. Un garçon et une fille de 20 ans viennent d'arriver escortés par la mère de l'un d'eux. Ils ont apporté du café et de la soupe. Ils ne savent pas s'ils vont rester plusieurs nuits et semblent motivés autant par la curiosité que par leur militantisme.

A table, les sujets de conversation ne manquent pas. On se questionne sur la couleur des visuels de la ZAD – "jaune et noir, c'est bien", puis on s'inquiète de l'arrivée du traité Tafta (un accord de libre-échange transatlantique) avant de fustiger les "magouilles" des politiciens. "Ce sont les politiques qui nous mettent dans cette merde-là", s'énerve Nico. "Je n'y crois plus, même les verts sont devenus des bobos", ajoute Sam, qui se réjouit quand même de la suppression des panneaux publicitaires à Grenoble (Isère). Pour résumer ses opinions politiques, Arnaud regarde sur YouTube une retranscription d'un discours de Victor Hugo intitulé "Détruire la misère" : "Vous n'avez rien fait, tant que le peuple souffre !"

Sivens n'est pas loin et la conversation glisse sur la mort de Rémi Fraisse. "Je suis très fâché, trop fâché, lâche froidement Nico, quand la République tue l'un de ses enfants, il faut se remettre en question." Il n'est pas 22 heures et les premiers "zadistes" partent se coucher, en convenant d'une réunion à 11 heures le lendemain pour évoquer la suite des événements. Prendre contact avec des associations, mettre en place un marché solidaire à prix libre : "L'idée, c'est de montrer qu'on n'a pas forcément besoin de pognon pour réaliser des choses." Arnaud se dit confiant quant à la réussite de cette nouvelle ZAD : "Tout comme il n'y aura pas d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes ni de barrage à Sivens, il n'y aura pas de zone industrielle ici."

* Les prénoms des "zadistes" ont été modifiés.