Deux camps irréconciliables s’affrontent dans les Pyrénées : les pro-ours contre les anti. Dix ans après la mort de Cannelle, la dernière femelle de la souche pyrénéenne, tuée par un chasseur en novembre 2004, les premiers rêvent de voir le plantigrade reprendre ses droits sur la montagne. Les seconds ne songent qu’à l’en déloger. Au milieu, l’Etat et ses obligations européennes en matière de protection de l’espèce. L’ours a-t-il un avenir dans les Pyrénées ? Eléments de réponse.

Oui, il y a des naissances 

Lors du dernier recensement, en 2013, il y avait au moins 24 ours vivant dans les Pyrénées, seule région de France où ils sont encore à l’état sauvage. C’est trois de plus qu'en 2012, selon le dernier rapport annuel (PDF) de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Leur population, menacée de disparition dans les années 1990, augmente désormais peu à peu, grâce aux huit ours slovènes introduits entre 1996 et 2006, et au "plan ours" de restauration de l'espèce.

Et les défenseurs du plantigrade, contactés par francetv info, tel François Arcangeli, président de l'association Pays de l'Ours-Adet et conseiller régional écologiste de Midi-Pyrénées, en sont certains : "Il y a encore eu de nouvelles naissances durant l’hiver." Ils en veulent pour preuve la découverte à la mi-avril, relatée par Sud Ouest, d’une oursonne de 3 ou 4 mois esseulée, du côté espagnol des Pyrénées. 

Non, ils ne sont pas assez nombreux

Ces naissances ne font pas tout. Dans un rapport (PDF) rendu fin janvier, le Muséum national d'histoire naturelle de Paris juge que les ours ne sont pas assez nombreux dans les Pyrénées pour assurer leur survie. Leur trop petit nombre a même une conséquence préoccupante : l'augmentation de la consanguinité. Une menace supplémentaire pour l'espèce.

"Aucun pays n’a réussi à redémarrer une population d’ours avec 25 individus, souligne Sabine Matraire, vice-présidente de l’association Ferus, engagée dans la défense de l'animal, interrogée par francetv info. Tous les scientifiques s’accordent sur un point : il faut au moins 10 individus fondateurs. Or, aujourd’hui, sur huit ours lâchés dans les Pyrénées, seuls quatre ont participé à la reproduction." Conclusion : "Il faut de nouveaux lâchers." Dans son rapport, le Muséum national d'histoire naturelle de Paris recommande donc d’introduire au moins six nouveaux ours, "idéalement" 17, peut-on lire dans le document.

La répartition géographique des plantigrades rend leur survie encore plus incertaine. Alors que la plupart des ours se sont installés dans les Pyrénées centrales, deux mâles, Cannellito,10 ans, le fils de Cannelle, et son père, Néré, 17 ans, vivent seuls à une cinquantaine de kilomètres de là, loin de toute femelle, dans l’ouest des Pyrénées, de l’autre côté des hauts massifs du Pic du Midi de Bigorre. Les rapporteurs du Muséum considèrent donc que ce "noyau occidental" est déjà "virtuellement éteint".

Non, il n’a plus sa place

L'ours slovène a su se faire des ennemis, dès son arrivée dans les Pyrénées. Durant ses trois premières années, Pyros, le colossal mâle dominant réintroduit en 1997, a tué une cinquantaine de brebis par an, raconte Sud Ouest. Boutxy, son premier fils, a lui aussi été un redoutable prédateur. Un soir de juin 2005 sur une estive, ce mastodonte de 200 kilos a semé la panique dans un troupeau. Effrayées, 160 bêtes se sont précipitées dans un ravin, relate Le Monde.

Aux yeux des éleveurs, ces attaques rendent l'animal incompatible avec l'économie de montagne qu'ils défendent. Or, le secteur pèse lourd : sur l'ensemble du massif, le pastoralisme représente 6 000 exploitations, 570 000 ovins et 100 000 bovins, selon une note (PDF) de la préfecture de région Midi-Pyrénées, fin mars. Et les anti-ours savent se mobiliser, non sans succès. En 2011, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le gouvernement a renoncé à procéder à une nouvelle réintroduction sous leur pression.

Un homme lance un pneu enflammé dans la cour de la préfecture alors que 150 éleveurs de moutons du pays Toy (Hautes-Pyrénées), manifestent, le 9 mai 2003 devant la préfecture à Tarbes pour exprimer leur colère contre l'ours accusé de tuer des brebis.
1/10 Un homme lance un pneu enflammé dans la cour de la préfecture des Hautes-Pyrénées, le 9 mai 2003 à Tarbes, alors que 150 éleveurs de moutons du pays Toy manifestent pour exprimer leur colère contre l'ours accusé de tuer des brebis. JOSE NAVARRO / AFP

"Il faut savoir ce que l’on veut, assène Bruno Besche-Commenge, grand pourfendeur de l'ours et porte-parole de l'Association pour le développement durable de l'identité pyrénéenne (Addip). Soit on 'ré-ensauvage' complètement le milieu actuel et on fait disparaître une tradition pastorale qui l’a modelé depuis le néolithique, soit on le préserve, et dans ce cas, on ne réintroduit pas de grands prédateurs." 

"Ils parlent d’un pastoralisme traditionnel, mais il ne l’est que depuis une trentaine d’années, assène de son côté Frédéric Arcangeli. Les brebis en montagne, c’est contre-nature, elles ne sont pas faites pour vivre dans ce milieu, elles sont extrêmement vulnérables.

Les éleveurs peuvent compter sur le soutien des chasseurs, qui reprochent aux défenseurs des ours et à leurs protégés d’entraver leur liberté de pratiquer leur passion, comme le rappelle La Dépêche. Dans leur viseur : les annulations régulières par la justice d’arrêtés préfectoraux d’ouverture de la chasse, au motif qu'ils ne prévoient pas une protection suffisante de l'ours. 

Oui, la cohabitation avec l'homme est possible

Paradoxe, l’augmentation du nombre de plantigrades dans les Pyrénées n’est pas synonyme d’explosion d'attaques de troupeaux. Au contraire. En 2013, l'ours aurait tué ou blessé 171 animaux, soit 101 de moins qu’en 2012, selon les statistiques publiées, fin mars, par la préfecture de la région Midi-Pyrénées (PDF).

Pour protéger leurs cheptels, éleveurs et bergers sont incités par les pouvoirs publics à adopter des mesures de protection subventionnées par l'Etat et l'Union européenne. Des chiens de berger – les fameux patou – pour éloigner les prédateurs, des clôtures pour regrouper le troupeau la nuit, des bergers salariés pour garder le bétail et la construction ou la rénovation des cabanes de bergers sur les estives.

"En Haute-Garonne, éleveurs et bergers ont mis en place ces moyens de protection traditionnels et cela fonctionne bien, assure l'écologiste François Arcangeli. Sur la commune de Melles, on a un groupement pastoral où il y a zéro dégât depuis 3-4 ans. Pourtant, il y a des ours dans le secteur. Et ce sont les mêmes qui posent problème dans le Couserans." Dans cette région de l'ouest de l'Ariège se concentrent, en effet, sur une douzaine d'estives la plupart des prédations. 

Oui, la France s'est engagée à le protéger

En 1996, la France a ratifié la directive Habitats (PDF), un texte de droit européen contraignant par lequel elle s'engage à protéger l'ours brun, espèce classée comme "prioritaire" au sein de l'UE. Seize ans plus tard, cet engagement lui vaut d'être mise à l'index. Depuis décembre 2012, l'Etat est sous le coup d’une procédure d’infraction, intentée par la Commission européenne, rappelle Le Monde. La France est accusée d'avoir "manqué à ses obligations". La Commission pointe un "manque de protection" et un "état défavorable de conservation" de l'ours brun des Pyrénées.

"Pour l’heure, la procédure européenne est en suspens, explique Sabine Matraire, car des travaux ont été lancés par des élus et des acteurs locaux. La France s’est aussi engagée à présenter un nouveau ‘plan ours’ avant la fin de l’année." Mais la défenseure du plantigrade met en garde : "La Commission regardera ce nouveau plan dans les moindres détails."Et s’il ne lui convient pas, l'Etat pourrait écoper d'une amende, voire d'un gel des crédits alloués par l'UE aux Pyrénées.

Pendant que la France tergiverse, l'Espagne avance. La Commission européenne a apporté fin avril son soutien financier au projet Piroslife, porté par les autorités de Catalogne. Il prévoit la réintroduction d'un ours mâle, venu de Slovénie. Selon une source proche du dossier, ce nouveau lâcher pourrait avoir lieu au printemps 2015.