Environnement, santé, coût social... comment la pollution sonore nous gâche la vie

Les excès de bruits pertubent les animaux sauvages, affectent les végétaux et détraquent même notre santé. Franceinfo vous explique pourquoi la pollution sonore est de plus en plus problématique.

Une passante se bouche les oreilles pour se protéger du bruit de travaux à Hong Kong, le 9 juillet 2013.
Une passante se bouche les oreilles pour se protéger du bruit de travaux à Hong Kong, le 9 juillet 2013. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)
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Marie-Violette BernardFrance Télévisions

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En ville comme à la campagne, il est de plus en plus difficile de fuir les bruits de l’activité humaine. Une étude publiée vendredi 5 mai dans la revue Science (en anglais) révèle que la pollution sonore parvient même jusqu’aux zones reculées des parcs nationaux américains.

Voitures, avions, voisins, klaxons, appareil électroniques... Franceinfo vous explique comment les nuisances sonores parasitent nos vies, parfois au détriment de notre santé et de l'environnement.

En étant (presque) partout

Impossible de fuir la pollution sonore lorsqu'on habite en ville. L'entreprise de solutions auditives Amplifon et GFK Eurisko ont mené en 2015 une étude (pdf en anglais) sur les nuisances sonores dans 11 pays. Elle révèle que 28% des habitants de ces métropoles sont exposés à des niveaux élevés ou moyennement élevés. Sans surprise, la ville la plus bruyante de l'Hexagone est Paris, où 10% de la population est exposée à des niveaux sonores élevés. La capitale est suivie par Marseille (8%), puis Lyon et Toulouse (3%), précise France Bleu. Les Français sont toutefois épargnés par rapport aux New-Yorkais, dont 36% subissent à cette pollution sonore excessive.

Même les zones reculées sont désormais affectées, comme le montre l'étude parue dans Science début mai. Des chercheurs de l’université du Colorado ont étudié 1,5 million d’heures d’enregistrements acoustiques, recueillis sur 492 sites à travers les parcs nationaux des Etats-Unis. Ils ont ensuite évalué l’excès de bruits "humains" par rapport aux niveaux considérés comme "naturels". Bilan : l'activité humaine double le niveau sonore dans 63% des zones protégées et le multiplie par dix dans 14% des territoires abritant des espèces menacées.

Ce brouhaha humain couvre les bruits de la nature : ce qui pouvait être entendu à une distance de 30 mètres ne peut plus l'être qu'entre 3 et 15 mètres, précise Le Monde. "De manière générale, les réserves gérées par les autorités locales sont plus bruyantes que les zones les plus sauvages, notamment parce que les premières se trouvent dans ou à proximité de grands centres urbains", explique Rachel Buxton, biologiste et coauteure de l'étude.

"Le bruit généré par une route ne s’arrête pas aux trente mètres de largeur de l’asphalte, il affecte par exemple les oiseaux jusqu’à 1,5 kilomètre de part et d’autre", ajoute Thierry Lengagne, de l'université de Lyon. Pour ce chercheur en écologie, "l'intérêt de la nouvelle publication dans Science est d’avoir évalué de manière systématique l’étendue du désastre".

On sait maintenant que la pollution sonore est partout. Il est urgent de mettre en place une vraie législation, qui implique de modifier les activités humaines.

Thierry Lengagne, chercheur en écologie

au "Monde"

En étant toujours plus forte

La pollution sonore ne pose pas uniquement problème par sa constance et son omniprésence. Elle atteint en outre des niveaux beaucoup trop élevés. Selon des données (en anglais) de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) datant de 2011, environ 40% de la population de l'Union européenne est exposée à des bruits de trafic routier supérieurs à 55 décibels. C'est le seuil au-delà duquel on ressent une "gêne", précise Bruitparif, l'observatoire des nuisances sonores en Ile-de-France. Plus de 30% des habitants de l'UE sont en outre exposés à un niveau sonore supérieur à 55 décibels la nuit. Soit 25 décibels de plus que la recommandation de l'OMS pour éviter les troubles du sommeil.

L'organisation mondiale fixe le niveau sonore routier maximum auquel on peut être exposé à 68 décibels en journée et 62 décibels la nuit. Pour le train, les seuils sont respectivement de 73 et 65 décibels, indique Sciences et Avenir. Au-delà, les nuisances commencent à affecter la santé.

Ce seuil est dépassé en journée pour deux millions de Franciliens. Plus d'un quart de la population d'Ile-de-France (28%) est en outre exposé à un niveau supérieur aux recommandations de l'OMS pour les bruits nocturnes. Il existe toutefois de fortes disparités en fonction de l'endroit où l'on habite, comme le montrent les cartographies du bruit interactives réalisées par Bruitparif.

Une carte de Bruitparif montre la répartition des niveaux sonores à Paris.
Une carte de Bruitparif montre la répartition des niveaux sonores à Paris. (BRUITPARIF)

Et la situation ne s'arrange pas. "La densification du tissu urbain et l’augmentation du trafic routier sont les deux facteurs qui font que l’agglomération francilienne est de plus en plus bruyante", assure Antoine Perez Munoz, chargé des relations avec les collectivités territoriales à Bruitparif, à Sciences et Avenir.

En perturbant les animaux sauvages

La pollution sonore dans les parcs nationaux américains ne fait pas que gêner les randonneurs en quête d'un peu de calme. Elle a surtout de nombreux effets néfastes sur la faune. Plusieurs prédateurs, comme les renards, les chouettes ou les chauves-souris, utilisent leur ouïe pour repérer leurs proies, rappelle le Los Angeles Times (en anglais). D'autres animaux peuvent voir leur comportement modifier par l'exposition aux bruits humains : ils développent une "hypervigilance" et fuient des zones qui leur servent normalement de refuge ou de garde-manger. Certains deviennent simplement plus distraits. "Si un animal est occupé à écouter un bruit étranger, il peut oublier de se nourrir ou d'éviter un prédateur à proximité", explique Rachel Buxton au LA Times.

Les araignées aussi peuvent en être affectées. Elles utilisent en effet les vibrations pour communiquer en elles ou percevoir les mouvements dans leur environnement. Les nuisances sonores peuvent donc les perturber.

En modifiant le comportement ou la répartition des espèces-clés, des écosystèmes entiers peuvent être affectés par le bruit.

Rachel Buxton, biologiste

au "Los Angeles Times"

Ces nuisances sont encore plus désastreuses sous l'eau, où le son se propage plus vite et plus loin que dans l'air. Le niveau sonore des océans a ainsi augmenté de 20 décibels au cours des 50 dernières années, indique une étude de la revue britannique Biology Letters (en anglais). En cause : les activités de pêche, les fermes de poissons ou encore le passage des bateaux. Cette pollution perturbe notamment les comportements des baleines à bosse, qui plongent et se retournent moins souvent à cause du bruit. Elles se nourrissent moins bien, ces mouvements étant essentiels pour leurs techniques de chasse.

Le bruit des activités humaines affecte en outre la capacité des orques et des dauphins à se localiser et à communiquer. Les ondes à moyennes et hautes fréquences peuvent interférer avec les sonars utilisés par les cétacés pour se repérer sous l'eau, précise le Guardian (en anglais). Dans un autre article (en anglais), le quotidien britannique ajoute que les phoques qui vivent près des voies marines les plus fréquentées deviennent temporairement sourds. Autant d'effets néfastes qui pourraient fortement impacter la biodiversité.

En affectant même les plantes

Elles peuvent difficilement le signaler, mais les plantes aussi souffrent de la pollution sonore. Le bruit produit par les humains a tendance à compliquer la pollinisation et la reproduction de certains végétaux, selon une étude publiée en 2012 dans la revue scientifique Royal Society (en anglais). Les nuisances sonores effraient en effet les oiseaux et les rongeurs qui participent à la dispersion des graines. En faisant fuir certains prédateurs, elles pourraient aussi augmenter la présence d'herbivores qui mangent les plantes, affectant donc la biodiversité dans certaines zones, explique Rachel Buxton au Guardian (en anglais).

D'autres effets de la pollution sonore sur les plantes sont encore difficiles à évaluer. Certains végétaux utilisent en effet les vibrations produites par le bruit de l'eau pour diriger et étendre leurs racines en direction des rivières. Les scientifiques ignorent encore si ces mouvements peuvent être perturbés par les vibrations produites par les activités humaines, comme le passage des voitures, précise le Washington Post (en anglais).

Nous nous rendons de plus en plus compte à quel point le son est un élément subtil et à quel point il est essentiel pour des choses auxquelles nous ne nous attendions pas.

Rachel Buxton, biologiste

au "Washington Post"

En coûtant cher 

La pollution sonore a également un coût : 57,68 milliards d’euros ! C’est le montant annuel des nuisances sonores pour la société française, selon une étude (en pdf) du Conseil national du bruit (CNB) et de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) publiée en 2016. L’impact sanitaire des bruits de voisinage est ainsi estimé à 11,5 milliards d’euros. Le coût des troubles de l’apprentissage et du décrochage scolaire dûs au bruit serait, lui, d’environ 6,3 milliards d’euros par an. Les nuisances sonores en milieu professionnel viennent alourdir la facture de 19,2 milliards d’euros, répartis entre les accidents du travail (1,2 milliard d’euros) et la perte de productivité (18 milliards d’euros).

Mais les Français payent avant tout le coût du bruit lié aux transports, qui représente plus de 20 milliards d’euros sur cette facture salée, indique L’Humanité. Ces nuisances engendrent une perte de valeur immobilière (7 milliards), une perte de la productivité (1,7 milliard) et des troubles de l’apprentissage (300 millions d’euros par an). Les conséquences sanitaires du bruit des transports ont toutefois le coût social le plus élevé : 11,55 milliards d’euros chaque année, dûs aux troubles du sommeil, aux maladies cardio-vasculaires et à la gêne causée aux Français.

"On dit que la résorption des points noirs liés aux transports coûte cher, mais cette étude montre que l’inaction coûte encore plus cher", estime Christophe Bouillon, député PS et président du CNB, interrogé par L’Humanité. L’Ademe évalue en effet cette action à 6 milliards d’euros sur dix à vingt ans, rapporte le quotidien. 

En provoquant des maladies, voire la mort

La pollution sonore a également des effets néfastes sur l'homme. En plus de causer un risque accru de troubles de l'audition ou des acouphènes (des bourdonnements après une exposition à un bruit très fort), elle peut entraîner des troubles du sommeil allant des réveils intempestifs à l'insomnie. "Le bruit entraîne aussi somnolence, baisse de l’attention et des performances et expose ainsi les personnes à des risques plus importants d’avoir un accident de la route ou du travail", précise Sciences et Avenir. Sans oublier les troubles psychologiques ou encore les troubles de l'apprentissage chez les enfants.

Les personnes exposées de façon chronique à un niveau sonore trop élevé risquent en outre de développer des maladies cardiovasculaires. En augmentant la sécrétion de certaines hormones (adrénaline, cortisol), le stress lié au bruit peut en effet provoquer de l'hypertension artérielle ou, dans les cas les plus graves, des infarctus. La pollution sonore due à la circulation ferait ainsi perdre, chaque année, l'équivalent d'un million d’années de bonne santé, selon un rapport de l'OMS (pdf en anglais)

En mars 2015, l'Agence européenne de l'environnement (AEE) estimait à 10 000 le nombre de morts prématurées liées chaque année au bruit en Europe. Environ 6 700 personnes succombent à des crises cardiaques et 3 330 à des AVC, détaille Le Parisien. Pour réduire l'impact sanitaire des nuisances sonores, l'AEE préconise de s'attaquer au problème "à la source, par exemple en diminuant les émissions sonores des véhicules particuliers et en les équipant de pneus à bruit de roulement moindre". Elle appelle en outre les villes à développer les espaces verts, qui absorbent une partie des sons et à repenser "la conception, l'architecture et les transports urbains" pour réduire le bruit ambiant. Et Christophe Bouillon d'insister : "Le bruit doit devenir une priorité, comme le sont devenues la qualité de l’air ou la lutte contre le réchauffement climatique."