Devant les portes des bureaux de vote égyptiens, des files d’électeurs s’étendent jeudi 24 mai. Les noms des douze candidats en lice pour le premier tour de l’élection présidentielle sont sur toutes les lèvres. "C’est le premier scrutin libre depuis l’époque de 'pharaon', une première au plein sens du terme", s’enthousiasme le politologue et enseignant à l’université de Paris-Sud, Khattar Abou Diab. Mais derrière l’enthousiasme, des observateurs pointent que le jeu des élections ne fait pas forcément celui de la révolution.

• Des candidats d’hier

Qui sortira en tête ? Sondages pas fiables, forte proportion d’indécis (37% dimanche) et nouveauté du scrutin interdisent les pronostics, mais quatre candidats émergent. Deux frères ennemis islamistes d'un côté : Mohamed Morsi (de la formation d'opposition historique les Frères musulmans) et Abdel Moneim Aboul Foutouh (dissident de la confrérie). De l’autre, Ahmad Chafiq, dernier Premier ministre d'Hosni Moubarak, et Amr Moussa, ancien ministre des Affaires étrangères et ex-chef de la Ligue arabe.

Si Abdel Moneim Aboul Foutouh a soutenu les révolutionnaires, les Frères musulmans, dont il faisait partie jusqu’à ce qu'il décide de se présenter à la présidentielle, sont restés en retrait des premières manifestations. Quant à Ahmad Chafiq et Amr Moussa, le premier est assimilé à l’armée quand le second a participé au régime.

• Les jeunes révolutionnaires, "une avant-garde moins bien armée" 

Où sont passés les jeunes révolutionnaires de la première heure ? "Ils sont une avant-garde, explique Tewfik Aclimandos, chercheur associé au Collège de France et spécialiste de l'histoire de l'Egypte. Une avant-garde, elle a peut-être raison, elle peut bloquer les choses, elle peut, par des manifestations, mener la politique de la rue mais, dans des élections, elle est moins bien armée."

Selon lui, "l’armée et d’autres forces ont joué la carte de la démocratie contre la révolution". Il relève "des changements dont on sous-estime la radicalité, c’est-à-dire des élections libres ou pour être plus précis sans intervention gouvernementale". Mais cette concession visait, par le biais des urnes, à "faire jouer le pays profond, la campagne, contre les jeunes révolutionnaires, la ville, pour donner une légitimité à l’appareil d’Etat, alors que les révolutionnaires ne voulaient pas le légitimer, ils voulaient le refonder."

• Islamistes contre "fellouls"

De son côté, le politologue Khattar Abou Diab remarque qu'"au lieu de voir des révolutionnaires et des contre-révolutionnaires [s'affronter], on observe un jeu classique" en Egypte. La formation d’opposition historique, les Frères musulmans, et son dissident, se sont opposés durant la campagne aux "fellouls" (résidus), les candidats qui étaient hier aux manettes. Exit donc les libéraux révolutionnaires.

Etonnament, malgré la victoire écrasante des islamistes aux législatives de fin 2011 et début 2012 - ils ont pris les deux tiers des sièges au Parlement -, Amr Moussa et Ahmad Chafiq ont de réelles chances de l’emporter. Les islamistes "inquiètent une tranche des Egyptiens : les libéraux révolutionnaires, les Coptes [minorité chrétienne], les femmes qui ne veulent pas de la charia", explique le politologue. Au vu du résultat des législatives, suivant un mouvement de balancier, une bonne partie de la population hésiterait ainsi à leur donner les pleins pouvoirs pour leur préférer un "homme fort". Là encore, les révolutionnaires libéraux ne parviennent pas à présenter d'alternative.

• Des risques de tensions

La victoire d'un "felloul" pourrait crisper révolutionnaires comme islamistes. Les Frères musulmans ont laissé entendre qu’ils descendraient dans la rue si leur candidat n’était pas au second tour.

A l’inverse, l’armée verrait d’un mauvais œil l’arrivée d’un islamiste au pouvoir. "Pour l'armée, si une formation politique devait contrôler toutes les institutions clés de la société, il ne faudrait pas que cela soit celle des islamistes”, explique Tewfik Aclimandos. Depuis l’indépendance du pays, la confrérie a été persécutée par les autorités militaires, qui l'ont obligée à survivre dans la clandestinité.

• Le processus de transition démocratique en panne

Pour la spécialiste de l'Egypte Sophie Pommier, ce "rapport de force aujourd’hui exacerbé" entre islamistes et armée bloque une transition démocratique "au point mort", a-t-elle expliqué à Libération. Ainsi, il y a des "raisons objectives de s’inquiéter car les rares avancées de cette année sont en train d’être remises en cause. Le Comité constituant a été dissous en avril, une menace de dissolution pèse sur le Parlement, pourtant élu démocratiquement il y a quelques mois".

Par ailleurs, la société égyptienne est sortie morcelée de son printemps arabe. "Dans une révolution, toutes les règles du jeu sont à plat et c’est aussi un moment où les gens ne sont pas dans un état d’esprit qui favorise la discussion. Les gens ont très peur les uns des autres", poursuit Tewfik Aclimandos qui se trouvait jusqu’à la veille du scrutin au Caire. Conséquence, "l’économie fait partie des préoccupations [de la population], et la sécurité est la principale", résume-t-il.

"Le processus engagé est irréversible, tempère cependant le chercheur. On ne trouvera pas l'Egypte dont ont rêvé les révolutionnaires mais ce sera une Egypte des élections libres, où la population ne se laisse plus faire, où elle descend très facilement dans la rue, où elle a acquis le droit de s’exprimer." Khattar Abou Diab abonde : "Peut-être que la révolution a besoin d'autres rendez-vous électoraux pour que les révolutionnaires prennent les rênes du pouvoir."