L'armée égyptienne entre en scène. Discret jusque-là, le commandement militaire a commencé à abattre ses cartes, lundi 1er juillet, dans le duel entre opposants et sympathisants du président Mohamed Morsi. Le général Abdel Fattah Al-Sissi est apparu à la télévision où il a lu un communiqué qui accorde 48 heures au gouvernement pour satisfaire les "demandes du peuple". Faute de quoi, l'armée imposera sa "propre feuille de route".

Accueilli avec joie par les manifestants massés sur la place Tahrir, l'ultimatum a été rejeté le lendemain par la présidence. Avec ce geste fort de l'armée, Mohamed Morsi apparaît de plus en plus isolé. Quatre de ses ministres avaient déjà démissionné. Celui des Affaires étrangères a jeté l'éponge à son tour, mardi. Pour comprendre le rôle de l'armée dans ce conflit, francetv info a contacté Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen, à Genève (Suisse). 

Francetv info : Hier, le général Abdel Fattah Al-Sissi n'a pas demandé explicitement la démission du président Mohamed Morsi. Mais personne n’est dupe. A quoi joue l’armée ?

Hasni Abidi : L'armée joue sa crédibilité et son avenir dans ce bras de fer. Dans un premier communiqué, elle avait donné une semaine à la classe politique pour trouver un accord. Mais depuis, plus rien. Certaines voix regrettaient que l'armée ne soit plus écoutée, alors qu'elle jouit toujours d'une bonne image, solidaire du peuple.

Hier, l'armée a finalement brisé le silence. Quel a été l'élément déclencheur ?

Lors de la manifestation du 30 juin, le mouvement Tamarrod a lancé un ultimatum au président Morsi, annonçant une campagne de "désobéissance civile" – donc en marge du pouvoir et de l'armée. Cette dernière a donc anticipé des sit-ins et des manifestations coordonnées qui lui auraient échappé.

Et puis, l'armée dispose de services de renseignements performants. Elle savait que des mouvances proches des islamistes voulaient se venger du saccage du local des Frères musulmans, et que le pays risquait l'embrasement. Il y avait là le signe d'une escalade. L'armée a voulu réagir avant qu'il ne soit trop tard.

L'armée songe à appliquer sa "propre feuille de route". Ce qui veut dire ? 

Que l'armée veut être la locomotive de la transition. Déjà, son communiqué ne nomme pas le président égyptien. C'est une humiliation en direct : il renvoie dos à dos l'opposition et le pouvoir en place. Plusieurs scénarios sont maintenant possibles, à commencer par une élection anticipée, présidentielle ou législative. Mais là, l'armée sait que les partis politiques d'opposition ne sont pas assez organisés.

Deuxième option : l'organisation d'un référendum sur le maintien ou non de Mohamed Morsi à la tête du pays. Certains Frères musulmans défendent cette option, car ils pensent avoir conservé leur pouvoir de mobilisation. 

Y a-t-il un risque de coup d'Etat ?

L'armée peut intervenir en force, mais c'est le scénario le plus improbable. Cela revient à déclarer la guerre aux Frères musulmans. En revanche, elle peut envisager un coup d'Etat "habillé", une mise en scène acceptable de la reprise en main du pays. Ensuite, tout dépendra de l'aile radicale des Frères musulmans, qui n'hésitera pas à dénoncer la spoliation de leur victoire, peut-être par la violence. 

Vous ne croyez pas à une telle intervention armée…

L’armée égyptienne tient beaucoup au formalisme et aux apparences de légalité. Elle se fait discrète, agit dans l'ombre… A condition, c'est vrai, que le président protège ses intérêts politiques et économiques. Là, je crois qu'il y a un consensus dans l'armée pour dire que Mohamed Morsi n'est plus l'homme de la situation. Mais comme partout, il existe différents courants en son sein. Une gestion directe des affaires risquerait de diviser ses rangs.

Depuis la révolution de 2011, quelles sont les relations entre l’armée et les Frères musulmans ?

C'est la première fois qu'elle découvre un président issu de la société civile. Les relations sont tendues, même si l'armée a voulu jouer la carte de la légalité. En fait, il n'y a aucune confiance entre les deux.

Un détail a été peu relevé par les médias. Le général Sami Anan, conseiller de l'armée pour les affaires de sécurité, a démissionné lundi. Cet événement, comme le départ des ministres, montre la fébrilité actuelle de la présidence.

L'armée s'inscrit-elle dans une démarche démocratique ?

J'ose une comparaison avec l'Algérie. Au lendemain de la victoire du Front islamique du salut, en 1991, la classe politique, les partis non religieux et les intellectuels ont demandé à l'armée d'intervenir pour arrêter le "raz-de-marée" islamiste. Ce qu'elle a fait, mais en mettant fin, du même coup, à l'expérience démocratique.

L'Egypte est presque sur ses traces, avec un processus électoral chaotique et une armée qui intervient. Dans cette séquence, seules deux institutions sont fortes : l'armée – par la force du baroud – et les Frères musulmans. La rue est là, mais peine à traduire sa rébellion politiquement.