Des chars dans les rues du Caire, le président Mohamed Morsi détenu par l'armée et la Constitution suspendue. La soirée du mercredi 3 juillet, en Egypte, ressemble fort à un coup d'Etat militaire. Pourtant, seuls ceux qui sont tombés, Mohamed Morsi et les Frères musulmans, emploient cette expression. D'autres préfèrent célébrer une nouvelle révolution, deux ans et demi après celle qui a renversé Hosni Moubarak, en janvier 2011. Les spécialistes de l'Egypte et observateurs de ce basculement sont divisés. S'agit-il d'un coup d'Etat, ou d'une révolution ?

Un coup d'Etat (mais il ne faut pas le dire)

La situation correspond bien à la définition d'un coup d'Etat classique. L'armée a retourné ses armes contre le pouvoir, pris les commandes du pays et installé une personnalité de son choix, le juge Adly Mansour, dans le fauteuil du président. Ce président, issu du mouvement des Frères musulmans, avait été démocratiquement élu en juin 2012 et était pour cette raison, soutenu par les démocraties occidentales.

C'est pourquoi Barack Obama a exprimé sa "profonde préoccupation", après la destitution de Mohamed Morsi, sans oser parler de coup d'Etat. Washington et Le Caire sont alliés. Les Etats-Unis versent chaque année à leur allié méditerranéen une aide d'1,5 milliard de dollars (1,15 milliard d'euros), principalement destinée à la Défense. En cas de putsch reconnu, Washington devrait couper la majeure partie de cette aide et revoir sa politique au Moyen-Orient.

Les autres démocraties occidentales sont tout aussi embarrassées. Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a "pris acte" du renversement de Mohamed Morsi, sans le commenter. Son homologue britannique a assuré vouloir "travailler" avec le nouveau pouvoir en place, tout en affirmant que Londres ne soutenait pas "les interventions militaires". Et Berlin a déploré un "échec de la démocratie" et appelé à "éviter les arrestations politiques". Trop tard, des mandats d'arrêt ont été lancés contre le chef des Frères musulmans et 300 membres de la confrérie, jeudi.

Une révolution (avec un coup de pouce de l'armée)

Les centaines de milliers d'Egyptiens réunis place Tahrir, au Caire, et dans plusieurs grandes villes comme Alexandrie, ont exulté à l'annonce de l'armée. En criant "Dégage !", comme ils l'avaient fait pour Moubarak, ils réclamaient le départ de Mohamed Morsi depuis plusieurs jours et attendaient avec impatience la fin de l'ultimatum posé par les militaires au président.

Les titres des journaux sont clairs, jeudi. "Ce n'est pas un coup d'Etat, c'est une révolution", "Le régime s'écroule, Tahrir a tenu tête", peut-on lire. Pour Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes, interrogé par Europe 1, ce n'est pas seulement l'armée qui a pris le pouvoir, c'est "l'armée et le peuple". "En général, les coups d'Etat, c'est à 4 heures du matin, les généraux investissent le ministère de l'information, un communiqué à la main. Ce n'est pas le cas", ajoute-t-il. Il estime que "l'armée a donné un coup de pouce".

L'ambassadeur égyptien à Washington partage cette analyse. Sur le site américain Foreign Policy (en anglais), Mohamed Tawfik explique que "ce n'est pas un coup d'Etat car l'armée n'a pas pris le pouvoir, n'a pas initié le renversement de Morsi. C'est un soulèvement populaire". "Les élections sont importantes, mais les urnes ne sont pas un chèque en blanc", justifie l'ambassadeur, qui assure "représenter les intérêts du peuple, qui a choisi d'entamer une nouvelle transition, avec des élections anticipées".

Un coup d'Etat démocratique ?

Le rédacteur en chef de Foreign Policy, Joshua Keating, envisage une troisième option. Dans un article intitulé "Existe-t-il des coups d'Etat démocratiques ?", traduit en français par Slate.fr, il liste les critères qui peuvent faire d'un coup d'Etat une action démocratique, bien que le concept puisse paraître "un peu ridicule", selon ses termes. Sur sept éléments, quatre sont remplis : les militaires répondent à une opposition populaire au régime, le gouvernement refuse de démissionner, le putsch est mené par un militaire respecté (le général Al-Sissi) et les militaires ont mis en scène le coup d'Etat pour renverser le régime.

Reste à savoir si l'armée prépare effectivement de nouvelles élections libres et si le pouvoir sera transféré à un dirigeant élu démocratiquement. Les mois qui viennent permettront de compléter la liste. Un doute persiste : le régime de Morsi était-il un régime autoritaire ou totalitaire. L'élection démocratique de juin 2012 tend à prouver le contraire. Mais le remaniement de la Constitution, l'élargissement des pouvoirs du président Morsi (auxquels il renonce plus tard) et les entraves à la liberté de la presse, lui valent un procès en autoritarisme dès la fin 2012, comme l'explique Le Monde.

Le Washington Post (en anglais) ne tranche pas plus la question. "C'est à la fois un coup d'Etat et un mouvement populaire, écrit Max Fisher, à la fois l'expression et la subversion de l'expérience démocratique de l'Egypte."