A Cuba, des rockeurs locaux critiques face au concert des Rolling Stones

Pendant de nombreuses années, le rock était interdit sur l'île. Si le genre est aujourd'hui toléré, de nombreux Cubains dénoncent la censure qui touche encore de nnombreux groupes à la voix contre-révolutionnaire.

Les Rolling Stones à leur arrivée à l'aéroport de La Havane (Cuba), le 24 mars 2016.
Les Rolling Stones à leur arrivée à l'aéroport de La Havane (Cuba), le 24 mars 2016. (IVAN ALVARADO / REUTERS)
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Un concert historique. Les notes des Rolling Stones vont résonner sur l'île de Cuba pour la toute première fois. Les Anglais s'apprêtent à donner un concert gratuit à La Havane, ce vendredi 25 mars, où près de 500 000 personnes sont attendues"Les temps changent, a déclaré Mick Jagger à son arrivée. Nous sommes ravis d'être ici et je suis sûr que ce sera un super concert." Le rock a pendant longtemps été interdit à Cuba. "Dans les années 1960, toute la musique venant du monde capitaliste était considérée comme bourgeoise et contre-révolutionnaire", explique Ivan Darias Alfonso, journaliste et chercheur cubain contacté par francetv info. 

Mais depuis, la situation a évolué. Les premiers clips vidéo ont commencé à être diffusés sur des chaînes nationales, des lieux alternatifs ont ouvert leurs portes et les premiers festivals de rock ont été organisés sur l'île dans les années 1990. Une Agence cubaine du rock a même été créée pour aider au développement des groupes et à leur promotion. Le concert des Rolling Stones vient donc marquer la réconciliation entre Cuba et ce genre musical. 

Une stratégie de communication ?

"C'est triste de constater que les Cubains ont dû attendre cinquante ans pour écouter les Rolling Stones à cause de la censure du régime, les privant de voir le groupe pendant ses plus belles années", déplore John Suarez, blogueur cubain. Si la venue des vieux rockeurs réjouit les fans, certains portent aussi un regard critique sur ce concert autorisé. "Je suis un musicien censuré à Cuba. Je suis un musicien qui n'a pas le droit que tu as de jouer où je veux, tu comprends ?", interroge Gorki Aguila, membre du groupe Porno para Ricardo, dans une vidéo (en espagnol) où il s'adresse à Mick Jagger.

Gorki Aguila, membre du groupe de punk rock cubain Porno para Ricardo, à son balcon à La Havane (Cuba) le 23 mars 2016.
Gorki Aguila, membre du groupe de punk rock cubain Porno para Ricardo, à son balcon à La Havane (Cuba) le 23 mars 2016. (GEORG ISMAR / DPA / AFP)

Le concert des Rolling Stones est vu comme une stratégie de communication de la part du régime. Le chanteur du groupe cubain soutient ainsi au Dauphiné que l'événement vient "servir le régime pour montrer au monde que le pays change, que le gouvernement s’ouvre." Mais pour Gorki Aguila, "les artistes cubains ne sont pas dupes : ce gouvernement ne respecte toujours pas les droits de l’homme" .

"Si le rock est toléré, la différence d'opinion ne l'est pas"

"Ce groupe clandestin, aux chansons explicitement hostiles à Fidel Castro, existe depuis les années 1990. Ils ont été interdits sur les radios et à la télévision. Gorki Aguila a même fait de la prison", raconte Ivan Darias Alfonso à propos de Porno para Ricardo. A quelques heures du concert des Rolling Stones, le chanteur est d'ailleurs assigné à résidence, affirme Le Dauphiné. "Le gouvernement tient cette voix influente de discorde hors des yeux du public", dénonce José*, fan du groupe.

Il fait d'ailleurs partie d'un groupe Facebook baptisé Rock avec Porno Para Ricardo - Libérez Gorki - Rebelles punk rock cubains. Ses 80 membres y dénoncent tous l'absence de liberté d'expression dans la musique rock cubaine. "Si le genre musical est toléré, la différence d'opinion ne l'est pas", regrette José.

"Punk, rasta… A Cuba, vous pouvez désormais être ce que vous voulez, écouter le genre de musique que vous voulez — tant que ça ne va pas contre la révolution cubaine", note Ivan Darias Alfonso. Si la condition n'est pas respectée, le groupe "verra ses opportunités de jouer ou d'enregistrer limitées", explique-t-il. En plus d'être privé des aides allouées à la promotion de sa musique. D'après Lazaro*, membre lui aussi du groupe des "rebelles punk rock cubains", "il n'y a aucune liberté d'expression" et cela touche l'ensemble de la scène musicale.

Le rock, une culture encore marginale à Cuba

A ces critiques s'ajoute le regret que la culture rock soit encore marginale à Cuba. Pendant son banissement, "le rock était présenté comme une influence étrangère qui faisait tomber ses adeptes dans des 'problèmes idéologiques'", explique Ivan Darias Alfonso. Cette vision a, malgré la levée de l'interdiction, subsisté. "Pour une grande partie de la population, les fans de rock sont toujours de sales drogués aux cheveux longs avec des tatouages menaçants", continue-t-il.

Les adeptes sont donc peu nombreux. "Il y a quelques bars rock, comme le Submarino Amarillo ou le Diablo Tun Tun, liste Clara Wright, journaliste ayant passé quelques mois sur l'île. Mais comparé à la salsa, au son ou au reggaetón, le rock me semble plus marginal." Cette faible popularité porte préjudice aux groupes. "Les organisateurs privés savent que les concerts de rock attirent moins de monde que ceux de reggaetón. Cela devient donc difficile de survivre pour un rockeur cubain", déplore Ivan Darias Alfonso. 

John Suarez voit dans le concert des Stones l'opportunité de faire entendre ses revendications : "Pendant leur performance, les Rolling Stones peuvent nous rendre un grand service, en demandant pourquoi la musique de Celia Cruz, Olga Guillot ou d'autres artistes cubains continue d'être censurée sur les ondes publiques."

* Le prénom a été modifié