Pourquoi la Corée du Nord mise-t-elle tant sur son programme nucléaire ?

Tandis que la Corée du Nord s’enthousiasme de la réussite de son sixième essai nucléaire, la communauté internationale, elle, s’inquiète. Selon le chercheur Antoine Bondaz, si un palier a été atteint, l’équation géopolitique n’en est pas bouleversée pour autant.

Le leader nord-coréen, Kim Jong-un, devant la charge d\'un missile démonté, sur un cliché diffusé le 3 septembre 2017.
Le leader nord-coréen, Kim Jong-un, devant la charge d'un missile démonté, sur un cliché diffusé le 3 septembre 2017. (KCNA VIA KNS / AFP)
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Lison VerriezfranceinfoFrance Télévisions

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"C’est une réussite parfaite." Dimanche 3 septembre, la télévision nord-coréenne saluait le succès du sixième essai nucléaire du pays, dix fois plus puissant que les précédents. Depuis lundi, les Nations unies se penchent sur de nouvelles sanctions tandis que Kim Jong-un assume son programme nucléaire et l’annonce au monde entier. Si la Chine a condamné cet essai, Pékin appelle au dialogue tandis que la Russie a d’ores et déjà annoncé qu’elle s’opposerait à de nouvelles sanctions. Les Etats-Unis, eux, réclament des mesures "les plus fortes possibles". Un imbroglio diplomatique et géopolitique qui, selon Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, a toujours profité à Pyongyang.

Franceinfo : Menace, dissuasion, attaque… Quelles ont été les évolutions stratégiques des dirigeants nord-coréens vis-à-vis du nucléaire ?

Antoine Bondaz : Historiquement, le programme nucléaire et balistique de la Corée du Nord a deux dimensions : militaire d’abord, pour empêcher toute puissance étrangère d’intervenir sur le territoire ; politique ensuite, pour renforcer l’autorité du dirigeant, sa légitimité mais aussi la cohésion nationale. Et tout ça avec pour unique objectif de garantir la survie du régime.

Quelle est la stratégie de Kim Jong-un aujourd’hui ?

Très certainement, son objectif par la multiplication des essais – 4 nucléaires depuis 2011 et plus de 80 balistiques – vise à crédibiliser la capacité nucléaire et balistique de la Corée du Nord puisqu’il ne peut y avoir de dissuasion sans crédibilité.

Pourquoi Kim Jong-un a-t-il fait du nucléaire sa "marque de fabrique" ?

Kim Jong-un est très fortement associé au programme balistique, et même plus qu’au programme nucléaire. Ce programme est présenté comme une très grande réussite donc, pour lui, une source de légitimité. Par exemple, on le voit assister aux essais, signer les ordres de tirs, il félicite les techniciens et les scientifiques…
Les armes sont associées à lui et indissociables même de l’identité du régime. Elles sont inscrites dans la Constitution depuis 2012. Cela complique considérablement toute dénucléarisation. Les armes nucléaires ne sont plus simplement possédées par le régime mais elle font partie du régime.

Comment Kim Jong-un a-t-il impliqué la population dans le développement du nucléaire ?

Ce programme permet la cohésion nationale avec ce qu’on peut appeler le "techno-nationalisme", un nationalisme technique et technologique. Il permet de légitimer les sacrifices faits par la population depuis des décennies. Cela renforce l’autorité et le leadership du dirigeant qui est présenté comme le protecteur de la nation. Il y a très clairement une fierté nationale en Corée du Nord, avec l’idée que ce pays aux ressources limitées faisant l’objet de sanctions ayant réussi à développer un programme : c’est une source de nationalisme.

Comment, de manière isolée, la Corée du Nord a-t-elle réussi à développer un tel arsenal ?

Il y a eu une vraie incapacité de la communauté internationale à empêcher la Corée du Nord de mener à bien son programme militaire. Il y a aussi eu une détermination sans faille du pays à mener ce programme. Tant pour le nucléaire que pour la balistique, il y a eu historiquement de la prolifération, c’est-à-dire que la Corée du Nord a obtenu de l’aide de l’étranger.

Avec Abdul Qadeer Khan, un scientifique pakistanais à la fin des années 1990, par exemple, ou encore avec l’obtention via l’Egypte dans les années 1970 de missiles balistiques soviétiques à courte portée. Aujourd’hui, il n’y a pas d’éléments qui permettent de prouver ou d’exclure la possibilité d’une aide extérieure. Pas forcément un Etat, mais peut-être d’individus. Il y a un doute et on ne peut pas savoir.

Peut-on dire que la communauté internationale a laissé faire la Corée du Nord ? Quel a été son rôle ou sa responsabilité dans l’escalade que l’on connaît cette année ?

D’abord, il y a un accord de la communauté internationale pour un objectif à long terme : la dénucléarisation de la Corée du Nord. Toutefois, il y a des désaccords sur la stratégie à adopter pour y parvenir. Les Etats-Unis considèrent que la Chine a les leviers pour forcer la Corée du Nord à se dénucléariser puisque Pékin est son premier partenaire politique et commercial.

La Chine, elle, considère que les Etats-Unis ont un rôle majeur à jouer puisque l’insécurité de la Corée du Nord vis-à-vis des Etats-Unis est considérée comme la raison même de l’existence du programme nord-coréen. Ils se rejettent la balle et la responsabilité, ce qui permet à la Corée du Nord de poursuivre son programme.

La Corée du Nord a toujours su profiter de l’opposition entre les grandes puissances. Hier, pendant la Guerre froide entre la Chine et l’URSS, lorsque Pyongyang jouait de la concurrence entre Moscou et Pékin au sein du bloc communiste. Aujourd’hui entre la Chine et les Etats-Unis.

Kim Jong-un a-t-il un intérêt à passer à l’acte, à poursuivre l’escalade ?

Il est possible que la Corée du Nord poursuive ses essais, par exemple un essai de missile intercontinental qui survolerait le Japon et qui irait atterrir dans le Pacifique. Il y a quelques jours un missile à portée intermédiaire et non à portée intercontinentale avait survolé le Japon. Aurait-elle un intérêt à réaliser une action militaire contre les Etats-Unis et ses alliés ? Certainement pas : la réponse militaire de l’alliance aurait des conséquences dramatique pour l’avenir du régime.

A-t-il la possibilité de reculer et de renoncer aux tests et aux recherches sur le nucléaire ?

A court terme, la dénucléarisation de la Corée du Nord est impossible. Les sanctions, même si elles sont nécessaires, sont insuffisantes pour forcer Kim Jong-un à le faire. Ce scénario est donc très peu probable. A long terme, c’est toujours possible mais cela nécessite des changements très importants au sein du régime : réduction du complexe d’insécurité vis-à-vis de l'extérieur, évolution interne de l’image véhiculée par le programme nucléaire et balistique, mais aussi des contreparties de la communauté internationale. Dans tous les cas, le dialogue et la diplomatie sont nécessaires puisqu’il ne peut y avoir de solution militaire à la dénucléarisation.

Peut-on rapprocher cette stratégie de celle menée par l'Iran?

Non, c’est difficilement comparable. La Corée du Nord a franchi le seuil, elle a inscrit le nucléaire dans sa Constitution. C’est le seul pays au monde à l’avoir fait. La Corée du Nord est moins susceptible d’être impactée par les sanctions que l’Iran : tant que la Chine considère qu’il faut éviter un effondrement du régime, elle s’opposera à toute décision onusienne qui pourrait l’entraîner.

S’il fallait comparer les situations, on pourrait la rapprocher de la Chine des années 1960, avec sa première bombe en 1964. La comparaison est limitée, mais le message véhiculé à l’époque est le même : une faible puissance économique, et entourée de grandes puissances, est capable par sa détermination absolue de développer un programme nucléaire afin de garantir la souveraineté nationale.

Quels rôles jouent ou peuvent jouer la France et l’Europe ?

La France et l’Europe ont plusieurs rôles à jouer. La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, a un rôle dans la négociation des sanctions. L’Europe plus largement dans l’application stricte des sanctions existantes et dans l’insistance auprès de nos partenaires en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, afin qu’ils les mettent en œuvre. Il y a potentiellement toujours un rôle de médiateur possible, même si l’Union européenne apparaît tout de même comme un acteur secondaire dans le dossier.

A quel point faut-il s’inquiéter ?

Dans un contexte plus large, il y a une accélération sans précédent du programme depuis l’arrivée de Kim Jong-un au pouvoir. C’est un nouveau palier, mais il y aura potentiellement d’autres paliers. La communication de Donald Trump pose des questions, notamment sur la position exacte des Etats-Unis, mais ils n’ont aucun intérêt à une escalade militaire. Il s'agit du renforcement d’une tendance mais les tests nucléaires de la Corée du Nord ne changent pas fondamentalement l’équation.