Héritier, fêtard et critique du régime : les trois facettes de Kim Jong-nam, le demi-frère assassiné du dictateur nord-coréen

Personnage dont le parcours comporte de nombreuses zones d'ombre, Kim Jong-nam a été empoisonné à l'aéroport de Kuala Lumpur, mardi.

Kim Jong-nam, le demi-frère du leader nord-coréen Kim Jong-un, à l\'aéroport de Pékin (Chine), le 11 février 2007.
Kim Jong-nam, le demi-frère du leader nord-coréen Kim Jong-un, à l'aéroport de Pékin (Chine), le 11 février 2007. (JIJI PRESS / AFP)
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Louis BoyFrance Télévisions

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"Il a dit à l'accueil du hall des départs que quelqu'un dans son dos lui avait saisi le visage et l'avait aspergé d'un liquide." Racontée par la police malaisienne, la mort de Kim Jong-nam ressemble à un scénario de film d'espionnage. Demi-frère de Kim Jong-un, le dictateur nord-coréen, l'homme de 45 ans a été empoisonné à l'aéroport de Kuala Lumpur (Malaisie), mardi 14 février, et a succombé lors de son trajet à l'hôpital. Deux femmes suspectes, aux passeports respectivement vietnamien et indonésien, ont été arrêtées mercredi et jeudi.

>> Quatre questions sur la mort du demi-frère de Kim Jong-un

Une fin rocambolesque pour une figure énigmatique, souvent présentée comme l'héritier déchu qui aurait dû succéder à Kim Jong-il, s'il n'avait pas été fêtard et relativement désintéressé de la politique. Faut-il croire à ce portrait ? Franceinfo tente de tirer au clair les différentes facettes de la vie de Kim Jong-nam, avec trois connaisseurs du régime nord-coréen.

Un possible successeur de Kim Jong-il

Le "petit général" : c'est le surnom qui revient en boucle, depuis sa mort, pour désigner Kim Jong-nam, laissant entendre qu'il était le successeur désigné du "cher Général", son père Kim Jong-il. "En tant que fils aîné, il était dans une logique qui aurait dû en faire le successeur, estime Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), interrogé par franceinfo. Il était a priori programmé pour remplacer son père à assez long terme""Le plus important est de choisir celui qui permettra la survie du régime, et de la famille", estime pour sa part Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Dès la fin des années 1990, dans sa vingtaine, Kim Jong-nam a pour défaut, déjà, de s'être trop éloigné du pays : "Comment légitimer un dirigeant qui aurait vécu dix années à l'étranger ?" 

Car envoyé dans une pension en Suisse pour ses études, comme Kim Jong-un plus tard, Kim Jong-nam y découvre, selon Jean-Vincent Brisset, un monde luxueux où il est entouré d'enfants de bonnes familles. Loin, bien loin de Pyongyang. Il semble qu'il y prenne goût, ce qui lui vaudra d'être écarté de la succession : "Il avait des comportements qui ne faisaient pas de lui un bon dirigeant pour le régime." Un épisode est souvent cité comme la raison de sa disgrâce : en 2001, il est arrêté à l'aéroport de Tokyo (Japon) tandis qu'il essaie d'entrer dans le pays avec un passeport dominicain, accompagné de deux femmes et un enfant. A la police, il explique alors qu'il tentait de se rendre à Disneyland. 

Mais tous les spécialistes interrogés par franceinfo s'accordent pour ne pas faire de cet épisode un point déterminant. "C'est le sommet de l'iceberg", estime Juliette Morillot, coauteure de La Corée du Nord en 100 questions (éd. Tallandier), qui croit davantage que Kim Jong-nam a été victime de luttes de clans. "Il avait été particulièrement soutenu par son oncle", Jang Song-thaek, également oncle de Kim Jong-un, ancien numéro 2 du régime, et exécuté en 2013. "Sa branche de la famille a été complètement écartée" à cause de son influence grandissante, explique la spécialiste.

Un fêtard aux activités floues

Derrière l'image du jeune homme décrit comme "fêtard" et renié par le régime, difficile de présenter de façon détaillée la vie de Kim Jong-nam. "L'honnêteté consiste à dire qu’on ne sait pas exactement où il a vécu", explique par exemple Jean-Vincent Brisset. Le demi-frère de Kim Jong-un passait tout de même beaucoup de son temps en Asie du Sud-Est, en particulier à Macao, où il devait se rendre quand il a été assassiné. Depuis sa disgrâce, le nombre de ses retours à Pyongyang se comptait "sur les doigts de la main", affirme Juliette Morillot. Son fils, lui, n'y aurait jamais vécu. Né en 1995, il a notamment étudié à Sciences Po, sur le campus du Havre (Seine-Maritime).

Jean-Vincent Brisset comme Juliette Morillot prêtent à Kim Jong-nam des activités économiques lucratives et d'une légalité douteuse. Dans "des milieux un peu interlopes", estime cette dernière. Macao est notamment un haut lieu des jeux d'argent. Mais, là encore, les détails restent flous. "On a peu d’informations au sujet de ses activités", reconnaît Antoine Bondaz, qui l'imagine plutôt désœuvré : "On le présente souvent comme passant la journée dans des casinos, mais c'est plus parce qu’il n’avait rien d'autre à faire." 

Kim Jong-nam, le demi-frère du leader nord-coréen Kim Jong-un, le 4 juin 2010 à Macau.
Kim Jong-nam, le demi-frère du leader nord-coréen Kim Jong-un, le 4 juin 2010 à Macau. (JOONGANG ILBO / AFP)

D'où tirait-il ses revenus ? En 2012, l'hebdomadaire russe Argumenty i Fakty rapportait que Pyongyang lui avait coupé les vivres après des critiques contre son demi-frère, ce qui impliquerait qu'il percevait auparavant des revenus du régime. "Le plus probable est qu'il n'avait pas de rôle direct au sein du régime, estime pourtant Antoine Bontaz. On dit que les autorités chinoises le protégeaient et finançaient son train de vie." Selon lui, Kim Jong-nam aurait pu être "gardé sous le coude" par Pékin ou d'autres puissances étrangères, pour lesquelles "il aurait représenté un des recours possibles si la Corée du Nord connaissait un changement de dirigeant imprévu, et que les pays étrangers avaient la possibilité d'influencer le choix du successeur".

Une "petite" épine dans le pied de Pyongyang

Eloigné du régime, Kim Jong-nam est devenu tardivement un critique de certains aspects du pouvoir nord-coréen. Dès 2010, il avait affirmé à une chaîne japonaise son opposition à la transmission héréditaire du pouvoir. "Cela ne correspond pas au socialisme et mon père était contre, explique-t-il en 2011, quelques mois avant la mort de ce dernier. Il n'y a pas eu de succession par hérédité même pour le président chinois Mao Tsé-Toung." Ses critiques se tourneront ensuite vers son demi-frère, en 2012, exprimant sa crainte que celui-ci ne soit qu'une marionnette : "Je me demande comment un jeune héritier avec seulement deux années [de préparation à la succession] peut être capable d'assumer (...) le pouvoir absolu."

Mais pour autant, dans un livre basé sur des entretiens avec des journalistes japonais, paru en 2012, Kim Jong-nam "est critique mais ne renie pas le régime", explique Juliette Morillot. "Ce n'était pas un opposant politique", abonde Antoine Bondaz. "Il n'a fait que quelques interviews." La mort de Kim Jong-nam, qui avait déjà été visé par au moins une autre tentative d'assassinat en 2010, ne représente donc qu'"une toute petite épine en moins" pour le régime, juge le chercheur. Très peu de Nord-Coréens avaient entendu les critiques de l'exilé, mais elles ont pu irriter les cercles dirigeants.

La légitimité de Kim Jong-un est justement d'être le fils de Kim Jon-il. Que quelqu'un de sa famille remette en cause ce fonctionnement est un problème.

Antoine Bondaz

à franceinfo

Les théories sur les motifs de l'assassinat restent multiples. Jean-Vincent Brisset se demande ainsi si Kim Jong-nam n'avait pas accès à certains des avoirs financiers, dissimulés à l'étranger, qui financent le train de vie du clan au pouvoir. Il aurait ainsi pu être puni pour avoir "tapé dans la cagnotte"Juliette Morillot, elle, estime que cet assassinat est davantage le résultat d'une classique querelle de branche, et le prolongement de l'élimination, en 2013, de l'oncle de Kim Jong-un et Kim Jong-nam, soutien de ce dernier. 

Il n'était pas assez important pour que son assassinat ait des raisons politiques.

Juliette Morillot, spécialiste de la Corée du Nord

à franceinfo

Sa mort sert peut-être à envoyer un message. "A Pyongyang, Kim Jong-un montre qu'il est le leader incontesté, et n'a peur de se débarrasser de personne, pas même de son demi-frère, analyse Antoine Bontaz. Et aux diplomates nord-coréens, il montre que, s'ils vont à l'encontre des intérêts du régime, ils sont menacés, même à l'étranger." Cet été, le numéro 2 de l'ambassade nord-coréenne à Londres (Royaume-Uni) a fait défection et s'est réfugié en Corée-du-Sud, d'où il se répand depuis en critiques contre le régime. Une menace sans doute tout aussi sérieuse que celle que représentait Kim Jong-nam, demi-frère déchu qui ne s'est que rarement mêlé de politique.