Scandale de corruption, écoutes gênantes et manifestations : quatre questions pour comprendre ce qui se passe au Brésil

Des milliers de Brésiliens réclament la démission de Dilma Rousseff, la présidente. La raison : elle a nommé Lula, l'ancien chef de l'Etat, au gouvernement alors qu'il est au cœur d'une affaire de corruption. Explications.

Des manifestants contre le retour de l'ancien président Lula au pouvoir, à Brasilia, le 17 mars 2016.
Des manifestants contre le retour de l'ancien président Lula au pouvoir, à Brasilia, le 17 mars 2016. (NELSON ALMEIDA / AFP)
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"Démission". C'est le mot du moment dans les rues de Sao Paulo, Rio de Janeiro ou Brasilia. Des milliers de Brésiliens ont défilé, mercredi 16 mars, contre le pouvoir en place. En ligne de mire : leur présidente Dilma Rousseff, mais aussi leur ancien président, Lula, qui devait faire son grand retour au gouvernement en tant que chef de cabinet de la présidence, une sorte de super-Premier ministre. Finalement, un juge a ordonné la suspension de son entrée au gouvernement, tandis que les députés ont lancé une procédure de destitution contre Dilma Rousseff. Dimanche, plus de 3,5 millions de Brésiliens avaient déjà manifesté à travers tout le pays, selon le quotidien O Globo (en portugais). Francetv info vous explique ce qui attise tant de colère dans la septième économie du monde.

Pourquoi Lula a-t-il été rappelé au pouvoir ?

La présidente Dilma Rousseff, réélue de justesse en 2014, fait face à une grave crise économique. Le chômage explose, le pays est en récession et les prix ne cessent d'augmenter : +15% pour le prix de l’eau, +51% pour le prix de l’électricité, +20% pour celui de l’essence, sans parler des produits alimentaires comme les légumes, note Le Monde.

A cela s'ajoute une crise politique majeure. En décembre, Dilma Rousseff avait fait l'objet d'une procédure de destitution, annulée quelques jours plus tard par la Cour suprême. L'opposition l'accuse d'avoir maquillé les comptes publics en 2013 en vue de sa réélection un an plus tard. Au pied du mur, la présidente brésilienne a donc fait appel à celui à qui elle doit sa carrière politique. Lula, l'homme au miracle socio-économique des années 2000, est rappelé aux affaires.

Voilà pour la toile de fond. Sauf que la nomination de Lula intervient dix jours seulement après son audition par la justice et la perquisition de son domicile. Le parquet a requis contre l'ancien chef de l'Etat des poursuites pour "occultation de patrimoine" et a demandé son placement en détention. Or, ce poste ministériel est, pour l'ancien président, synonyme d'immunité judiciaire. Les ministres ne peuvent en effet répondre pénalement de leurs actes que devant le Tribunal suprême fédéral. La réponse de la justice n'a pas tardé. Un juge a ordonné la suspension de l'entrée au gouvernement de l'ex-président, y voyant une possible entrave à la justice de la part de la présidente Dilma Rousseff.

Que reproche la justice à Lula ?

Le nom de Lula est mêlé à un immense scandale au Brésil : "Petrobras", du nom de l'entreprise pétrolière contrôlée par l'Etat. Petrobras et les géants brésiliens du BTP se seraient partagé des marchés pour les surfacturer. Des pots-de-vin auraient été aussi versés à la coalition de centre-gauche au pouvoir depuis l'élection de Lula en 2003, explique Le Monde.

Le nom de l'enquête, menée par le juge fédéral Sergio Moro, est clair : "lava jato", soit "lavage express". Depuis deux ans, 133 condamnations à des peines de prison ont été prononcées contre des responsables politiques, des intermédiaires, des cadres d’entreprises et des fonctionnaires, signale O Globo (en portugais). L'étau se resserre autour de l'ancien président. La justice soupçonne Lula d'avoir bénéficié d'un luxueux appartement en triplex, à Gujara, une station balnéaire prisée, proche de Sao Paulo, relaie Courrier international.

Quel est le rôle de Dilma Rousseff ?

C'est justement une conversation téléphonique entre Dilma Rousseff et Lula, rendue publique par le juge Sergio Moro, qui a mis le feu aux poudres mercredi. La présidente informe son mentor politique qu'elle va lui faire parvenir rapidement son décret de nomination. "Ne t'en sers qu'en cas de nécessité", lui dit-elle.

Pour les détracteurs de Lula, c'est trop. Ils accusent Dilma Rousseff de l'avoir nommé pour le protéger des poursuites judiciaires. Des milliers de manifestants se sont aussitôt massés devant la présidence de la République, à Brasilia. Certains ont repris la fameuse phrase prononcée par Lula en 1988 quand il était syndicaliste, cette fois à ses dépens : "Au Brésil, quand un pauvre vole, il va en prison. Quand un riche vole, il devient ministre !"

Jeudi, les parlementaires brésiliens ont de nouveau lancé une procédure de destitution contre Dilma Rousseff. Ils ont élu une Commission spéciale de 65 députés, chargée de dire si la présidente doit être démise de ses fonctions. 

Alors tous les Brésiliens crient au scandale ?

Pas vraiment. Le pays est divisé entre les pro et les anti Lula. Certains médias prennent fait et cause pour l’icône de la gauche brésilienne, note Courrier international. C'est le cas du site Brasil247 (en portugais). "Nous sommes en train de subir le pacte scellé par une élite qui cherche, avec la participation active des médias, à disqualifier le gouvernement, ses réalisations et ses conquêtes. Ainsi qu’à le criminaliser et à mettre à genoux la présidente, Lula et le Parti des travailleurs", écrit-il. Le magazine Carte Capitale évoque même un complot.

Mercredi soir à Sao Paulo, un rassemblement en faveur de Lula a eu lieu dans une université, rapporte RFI.  D'autres rassemblements sont prévus vendredi. Dilma Rousseff comptait s'appuyer sur ces soutiens pour calmer la gronde qui s'est emparée du pays. C'est loin d'être fait. L'ordonnance suspendant l'entrée de Lula au gouvernement doit maintenant être examinée sur le fond. Le gouvernement a aussi décidé de faire appel de cette décision de justice.