Soldes : que cache l'étiquette de votre tee-shirt ?

Il est la star de vos placards. A l'occasion des soldes, francetv info vous aide à y voir plus clair entre les marques, en fonction de vos priorités financières, éthiques, environnementales... 

(FRANCETV INFO / PASCALE BOUDEVILLE)
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Il est présent dans toutes les garde-robes, été comme hiver : le tee-shirt s'impose comme la pièce maîtresse de nos placards. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : près de 600 000 tonnes de tee-shirts en coton ont été importées dans les pays de l'Union européenne en 2012, selon des statistiques européennes (en anglais). Plus des deux tiers sont des importations extra-européennes, Chine et Bangladesh en tête.

Mais à quel prix ? En avril 2013, le Rana Plaza, un immeuble de huit étages abritant des ateliers de confection s'est effondré à Dacca, la capitale bangladaise. Plus de 1 100 ouvriers ont péri dans cet accident qui a mis en lumière la sécurité défaillante de nombreuses usines.

Peut-on acheter, aujourd'hui, son tee-shirt sans culpabiliser ? Quel modèle choisir en fonction de ses priorités, qu'elles soient budgétaires, environnementales ou sociales ? A l'occasion du lancement des soldes d'hiver, mercredi 8 janvier, francetv info a passé au crible des tee-shirts issus de trois filières bien distinctes : 

Le tee-shirt pas cher (mais qui vient de loin)

Le tee-shirt "made in France" (ou presque)

Le tee-shirt garanti "100 % éthique"

Pour choisir votre tee-shirt en fonction de vos priorités, suivez le guide.

Si vous voulez dépenser un minimum

 

19 heures, boulevard Haussmann, à Paris. Pour s'habiller à bas prix, le client a l'embarras du choix. Au rayon homme du magasin Zara, un modèle à manches longues, en coton bleu, est vendu 16,95 euros. Plus loin sur le boulevard, chez Gap, le prix tombe à 12,95 euros pour un tee-shirt masculin en coton blanc. Prix imbattables chez H&M : les deux modèles que nous choisissons, composés à 100% de coton, sont tous les deux vendus 9,95 euros. Une seule différence : celui pour femme appartient à la ligne Conscious de la marque. Il est en coton bio ; pesticides et engrais ont été bannis lors de sa fabrication.

Tous ont un point commun : leurs étiquettes mentionnent "Made in Bangladesh".

Des usines bangladaises aux placards français

Pas très surprenant. Le pays se range derrière la Chine sur le podium des plus gros fournisseurs de textile en Europe, note un rapport de la Fédération de la maille et de la lingerie (PDF). Mais que signifie acheter un tee-shirt de cette origine ? Qu'il a été fabriqué par des fournisseurs externes, répondent les marques.

Le haut homme de H&M a ainsi été réalisé dans l'entreprise Flamingo Fashions Ltd ; celui de la ligne Conscious par la société Fakir Apparels Ltd. Ces deux usines, installées à Dacca, font partie des 1 800 auxquelles fait appel la marque pour confectionner ses produits. Au total, H&M travaille avec 800 fournisseurs directs. Aucune information, en revanche, sur la provenance du coton utilisé. Très peu de chance qu’il vienne du Bangladesh, le pays n'étant pas producteur.

De son côté, Zara explique avoir sollicité la société Reedisha Knitex Ltd, à Dacca, pour la couture. Le coton du tee-shirt provient, lui, d'Inde. Au total, 45% de la production de la marque vient de pays éloignés de l'Europe, dont 6% du Bangladesh. Le reste est fabriqué en Espagne, au Maroc ou encore en Turquie. Une répartition plus équilibrée que chez H&M, qui se fournit à hauteur de 71% en Asie, contre 28% en Europe, Maghreb et Afrique, à en croire son rapport 2010 sur ses usines et fournisseurs (PDF en anglais). D'après le Wall Street Journal (en anglais), 25% de ses vêtements sont "made in Bangladesh".

"Nous ne voulons pas communiquer sur ces questions"

Dans quelles conditions sont réalisés ces tee-shirts ? Depuis décembre, à la suite de négociations syndicales, l’ouvrier bangladais est payé 50 euros par mois, pour 60 heures de travail par semaine. On est loin du salaire minimum vital fixé à 260 euros au Bangladesh par la Clean Clothes Campaign et des 48 heures hebdomadaires définies par l'Organisation internationale du travail (OIT). En décembre, H&M s'est engagé à offrir un "salaire de subsistance" à 850 000 ouvriers dans le monde d'ici 2018. L'enseigne évoque pour cela une possible augmentation des prix en boutique, souligne Le Figaro.

La sécurité des travailleurs fait aussi souvent défaut dans les 1 200 usines bangladaises, qui emploient plus de quatre millions d'ouvriers. "La moitié du parc doit être rénovée", assure Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif Ethique sur étiquette. Depuis l'accident du Rana Plaza, une centaine de marques ont signé un accord sur les incendies et la sécurité des usines au Bangladesh (PDF). Le texte contraint les entreprises donneuses d'ordre à inspecter les sites et réaliser les travaux de rénovation si besoin. Certaines, à l'instar de H&M et d'Inditex (Zara), l'ont ratifié ; d'autres, tel Gap, continuent de le bouder.

Le groupe américain ne se distingue d'ailleurs pas par sa transparence : contrairement à H&M et Zara, impossible de savoir d'où vient son tee-shirt. Malgré nos relances, Gap n'a pas daigné nous répondre.

Elle n'est pas la seule : Kookaï, sollicitée sur son tee-shirt Rainbow à 29 euros, a aussi refusé. "Nous ne voulons pas communiquer sur ces questions", assène, au téléphone, Régine Guerchonovitch, responsable de la communication de la marque. Le groupe Vivarte, qui détient Kookaï, est connu pour son opacité sur ces questions. Tout juste savons-nous que notre tee-shirt, composé à 51% de coton et 49% de modal [fibre extraite de la cellulose de bois], est "fabriqué à Macao", région administrative de la Chine.

Une chaîne de fabrication longue et complexe

Ces enseignes refusent-elles de communiquer en raison de la difficulté à tracer leurs produits ? Possible, étant donné la complexité de la filière, éparpillée en plusieurs lieux selon les étapes de production (collecte de la fibre, filage, tricotage, teinture, couture). Plus l'enseigne est grosse, "plus les sources d'approvisionnement sont multiples et plus il y a de fournisseurs", renchérit Nathalie Ruelle, professeure à l'Institut français de la mode. "Les enseignes de distribution [telles H&M, Gap, Zara et Kookaï] remontent, au mieux, au confectionneur [où se fait la couture], explique Nathalie Ruelle. Parfois, leur seul interlocuteur est un agent, qui gère lui-même les liens avec les fournisseurs."

Si ces marques peinent à remonter leur chaîne de fabrication, peuvent-elles vraiment s'assurer de la bonne qualité de leurs produits ? Doit-on s'inquiéter pour sa santé en enfilant ces tee-shirts ? C'est ce que suggère une étude de Greenpeace, publiée en 2012. L’ONG y alerte sur la présence de substances toxiques dans de nombreux échantillons de vêtements estampillés H&M (33%), Zara (60%) et Gap (78%).

En face, H&M et Zara évoquent des audits "réguliers" dans les usines, et précisent faire signer des codes de conduite à leurs fournisseurs. Ceux-ci, consultables sur les sites de H&M et Zara (PDF), restent évasifs quant aux questions environnementales. H&M exige ainsi de ses fournisseurs le respect des règles environnementales "en vigueur dans le pays où ils exercent leur activité".

De son côté, Zara exige que les fabricants se conforment à ses propres normes en la matière. Elle renvoie vers son programme Clear to Wear (PDF en anglais), qui s'appuie sur la réglementation européenne Reach concernant l'évaluation et le contrôle des substances chimiques utilisées lors de la fabrication. Mais toutes ces règles ne sont pas forcément suivies dans les pays de fabrication.

Sur le plan social, Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif Ethique sur étiquette, minimise la portée des codes de conduite : "Cela n'engage ni la marque ni le fournisseur, et n'a pas de valeur juridique." Autrement dit, s'assurer d'une production éthique relève presque de l'impossible dans ces enseignes de "fast fashion". Y acheter un vêtement reste d'abord un choix dicté par le porte-monnaie.

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Si vous recherchez du "made in France" (ou presque)

 

Loin des enseignes de “fast fashion”, aux volumes conséquents, aux prix imbattables, mais à la fabrication délocalisée, une autre filière a récemment repris des couleurs : celle du “made in France” ou assimilé, qui promet au consommateur bonne conscience citoyenne et savoir-faire presque artisanal. Ainsi le bleu-blanc-rouge domine-t-il sur les étagères des boutiques d’Armor Lux, marque popularisée par la photo d'Arnaud Montebourg en marinière. Le célèbre tee-shirt breton fait aussi le bonheur de Petit Bateau, qui invite le client à choisir du confort, mais chic, pour une balade sur la plage.

Le premier propose son tee-shirt blanc, composé à 96% de coton, à 42 euros. Le second vend un 100% coton, disponible dans différentes couleurs, pour 28 euros.

Seul Petit Bateau nous a répondu, notamment sur l'origine de son tee-shirt, que l'étiquette ne mentionne pas. A la place apparaît l'adresse du service consommateur. C'est aussi le cas chez Armor Lux, où l'étiquette n'indique que la composition et une référence. Etonnant, mais pas illégal : en Europe, rien n'oblige les marques à donner la provenance de leurs produits.

Dans le cas contraire, Petit Bateau aurait dû mentionner "made in Marocco" ou "made in Tunisia". "La teinture et le tricot sont plutôt réalisés à Troyes, alors que la coupe et la couture se font en majorité dans nos usines au Maghreb", précise Patrick Pergament, directeur général de Petit Bateau. La marque possède une usine à Troyes (Aube), employant un millier de salariés, mais depuis plusieurs décennies, elle détient deux sites au Maghreb, l'un à Sfax (Tunisie), l'autre à Marrakech (Maroc). Près de 2 000 personnes y travaillent sur une grande partie des collections.

Le Maghreb pour réduire les coûts

La marque a délibérément choisi de ne rien mentionner sur ces étiquettes : le "made in" fait en effet référence à la dernière étape de fabrication, soit l'assemblage, explique Patrick Pergament. "Au regard de la loi, nos investissements dans la recherche, le développement, et le tricotage en France ne comptent pour rien. On trouve qu’on n’est pas reconnu dans l'effort que nous fournissons en amont."

L'entreprise se distingue toutefois de ses concurrents plus mondialisés : elle recourt peu à la sous-traitance. Les ouvriers qui fabriquent notre tee-shirt, en France ou au Maghreb, sont en majorité des employés de Petit Bateau. Au total, 85% de la production (slips, pyjamas, culottes ou tee-shirts) sortent des usines de la marque. Les 15% restants, tels les parkas ou les pantalons, proviennent d'une trentaine de fournisseurs externes, installés en Turquie, en Chine, ou encore en Europe de l’Est.

Armor Lux fonctionne à l'identique, mais dans une moindre mesure, rapporte France 3 Bretagne. L'entreprise quimpéroise, propriétaire de trois usines en France, fabrique 60% de ses articles hors de l'Hexagone, en faisant appel à des fournisseurs externes d'Asie, d'Europe de l'Est et du Maghreb.

Question de coût. Pour Petit Bateau, délocaliser une partie de la production au Maghreb signifie réduire la facture, tout en concurrençant l’Asie. Les salaires pratiqués dans les usines de Sfax et Marrakech y sont bien moins élevés qu'en France : un ouvrier du textile gagne en moyenne 152 euros par mois au Maroc, 160 en Tunisie (PDF).

L'impossible tout "made in France"

Ce modèle ne surprend pas Anne-Laure Linget, responsable internationale à la Fédération de la maille et de la lingerie : "Le made in France existe, mais il est de plus en plus mixé avec du 'made in' multiple. Vous allez souvent faire le fil et l'étoffe en France, mais la confection s'effectue en proche Europe."

Le tout-français aurait un autre prix. "Si nous faisions tout faire en France, nos prix publics seraient multipliés par cinq ou sept", estime Patrick Pergament, qui souhaite maintenir des "prix raisonnables" tout en conservant "la qualité".

Ce critère dicte notamment le choix des matières. Le coton de notre tee-shirt a été acheté à des filateurs s'approvisionnant dans plusieurs pays, en Grèce ou aux Etats-Unis. Petit Bateau revendique aussi la norme Oeko Tex. Ce label garantit l'absence de substances nocives pour la santé du consommateur, tel le formaldéhyde, les métaux lourds ou les pesticides. L'étape de la teinture "respecte les exigences de ce label", assure Patrick Pergament. Une garantie supplémentaire par rapport aux enseignes de "fast fashion", pas toujours assurées du bon respect de leurs exigences chez leurs fournisseurs du bout du monde.

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Si vous privilégiez l'éthique au prix

 

La mode éthique apparaît comme une dernière option pour le consommateur désireux d'acheter des habits plus respectueux des hommes et de l'environnement. A l'instar de Sobosibio ou Tudo Bom, la marque Ekyog, encore peu connue du grand public, se positionne sur ce registre, et vante son profil éthique. Elle est la seule à avoir su retracer l'ensemble des étapes de fabrication de son tee-shirt Deep, et la première à nous avoir répondu.

Pour comprendre la fabrication de ce haut, direction le Portugal. Le coton bio, arrivé d'une coopérative de cotonculteurs installée dans la région d’Izmir en Turquie, passe, à l'étape du filage, dans un atelier de Cabeçudos, petite ville du nord du pays. A la sortie, il est envoyé à quelques kilomètres, dans une entreprise de Guimaraes, où il est teint, tricoté et cousu par 150 paires de mains.

Depuis octobre, la propriétaire de ce tee-shirt a accès à son parcours, soit sur le site, soit en scannant le code de l'article en boutique avec son smartphone. "Dans tous les cas, c'est enregistré chez nous. La cliente peut nous le demander, et nous pouvons le fournir", précise Sabrina Chérubini, responsable marketing de la marque.

De la trousse de secours au nombre de bornes incendie

Si la marque ne possède pas ses propres usines, elle impose à sa quinzaine de fournisseurs, disséminés aux quatre coins du monde, la signature d'une charte éthique "très exigeante". Les usines subissent aussi plusieurs audits.

Lors de la première visite, un auditeur indépendant contrôle ainsi la conformité des conditions de travail avec le texte. "Cela va de l'âge des ouvriers au nombre de bornes incendie, à la vérification de la trousse de secours, de la gratuité de l'accès aux soins, du nombre de ventilations ou de ce que mangent les salariés", énumère Sabrina Chérubini. "Si l'entreprise satisfait les conditions exigées", les visites se font tous les deux ans en moyenne ; "s'il y a des manquements, on peut revenir trois mois plus tard", précise Marguerite Lacoste, auditrice indépendante travaillant pour Ekyog.

Pour le tee-shirt Deep, la matière, la teinture et la filature sont certifiées Gots (Global Organic Textile Standard), comme l'attestent les certificats que nous avons pu consulter. Ce label international garantit, depuis 2008, l'origine biologique des fibres, ainsi qu'une fabrication responsable d'un point de vue social et environnemental, et ce pour l'ensemble des étapes.

L'éthique et sa facture salée

Mais cela a un prix. Le tee-shirt Deep se vend 75 euros. Certes, plus sophistiqué qu'un basique modèle blanc, il est tout de même sept fois plus cher que notre modèle de chez H&M. "Le surcoût pour le bio est énorme, justifie Vanessa Lebris, responsable du développement durable chez Ekyog, qui l'estime entre 40 et 60% du prix de revient. Il y a moins de production dans les champs, des coûts de certification élevés, et on demande au confectionneur de payer ses ouvriers plus que le minimum légal."

Est-ce le prix à payer pour un tee-shirt à la fabrication plus respectueuse ? "Un prix très bas doit en tout cas mettre la puce à l'oreille du consommateur", prévient Nayla Ajaltouni, qui reconnaît une pauvreté des "alternatives en matière de commerce responsable", et des "prix rédhibitoires".

La mode éthique a son budget, pas toujours accessible au plus grand nombre. Pour ceux qui ne peuvent pas se permettre de ne pas se vêtir chez les enseignes de "fast-fashion", d'autres voies existent cependant pour que soient prises en compte leurs préoccupations : "Le consommateur peut interpeller les marques, en tant que citoyen. Signer une pétition, laisser un message sur Facebook peut paraître dérisoire, mais c'est le meilleur moyen de dénoncer un système basé sur l'exploitation généralisée des travailleurs", conclut Nayla Ajaltouni.

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