"Quand (Abdul) Samad, 60 ans, est entré dans sa maison aux murs en terre dimanche matin pour trouver onze de ses proches éparpillés sur le sol, balle dans la tête, poignardés et brûlés, il a appris que le coupable n'était pas un insurgé taliban", écrit le New York Times (en anglais) mardi 13 mars. Le quotidien américain consacre un article émouvant à ce paysan pauvre qui a vu sa famille décimée par un sergent de l'armée américaine dimanche en Afghanistan. Lui et un de ses fils ont la vie sauve car ils étaient en visite dans une localité voisine. Déplacé par la guerre, Abdul Samad était revenu avec sa famille dans le sud de l'Afghanistan. Il redoutait les talibans et se sentait en sécurité à proximité d'une base américaine.

Le soldat serait sorti de la base de Belambaï à trois heures du matin sans autorisation. Il a marché plus d'un kilomètre, est entré, probablement seul, dans des maisons, a tiré, tué seize personnes, dont neuf enfants et trois femmes. La plus jeune des filles d'Abdul Samad avait deux ans. Le soldat est ensuite retourné à la base par ses propres moyens, relate le Washington Post (en anglais).

Le président américain Barack Obama a beau trouver ce massacre "tragique et consternant", ce type d'événement piétinne les efforts de l'Otan pour "gagner les coeurs et les esprits". D'autant qu'en trois mois, c'est la troisième sérieuse bavure de soldats américains. En janvier, des militaires avaient diffusé une vidéo où ils urinaient sur des cadavres d'Afghans. En février, ils incinéraient des Corans.

A chaque fois, ils donnent du grain à moudre aux talibans qui ont annoncé qu'ils se vengeront en décapitant des "sauvages malades mentaux américains". Des comportements qui par ailleurs, soulèvent les interrogations sur la première armée du monde, abonnée de ces dérapages depuis Abu Ghraib.

Un problème psychologique ?

Que s'est-il passé cette fois ? Selon un psychiatre interrogé par L'Express"on a probablement affaire à une décompensation psychiatrique, un 'pétage de plombs', en langage familier, de cet individu. Cette personne peut avoir un passé psychiatrique troublé, mais, n'importe quel individu sain d'esprit au départ peut perdre pied quand il est dans une situation de stress prolongé comme celle que connaissent les soldats en guerre".

Le sergent américain est un père de famille de 38 ans ayant deux enfants. Tireur d'élite, il est dans l'armée depuis onze ans et avait servi trois fois en Irak avant de se rendre le 3 décembre pour la première fois en Afghanistan. Le risque de troubles mentaux, comme le syndrome du stress post-traumatique (SSPT), la dépression ou des problèmes d'anxiété, est généralement plus élevé après plusieurs déploiements.

La presse américaine spécule mardi sur l'état mental du soldat qui aurait souffert d'une blessure à la tête après un accident en Irak. Le psychiatre Jeffrey Lieberman explique à la chaîne américaine ABC (en anglais) qu'un accès psychotique, une accumulation de ressentiment et de colère ou du simple sadisme ont pu conduire l'homme à perpétrer ce massacre.

Des signaux d'alertes mal détectés

Il se demande si des signaux d'alerte n'ont pas été ignorés comme des changements de comportements, des insomnies, une perte de poids, des phrases vides de sens ou incohérentes, des menaces, l'usage de drogue... "Il est rare que de tels incidents ne se produisent sans des signes précurseurs", affirme-t-il.

Or, selon le Dr Bengt Arnetz, un autre spécialiste cité par la chaîne, l'armée américaine détecte très mal ces signaux, expliquant qu'il n'y a pas "d'approche systématique". Pire, même si les troubles sont manifestes, des soldats hésitent à les rapporter.

Et ce, alors que près de 20% des marines déployés en Afghanistan souffraient de problème psychologiques en 2010, selon une étude relayée par le Los Angeles Times (en anglais). Deux fois plus qu'en 2005. Ils sont environ un tiers à leurs troisième ou quatrième. Les plus malades sont souvent ceux qui cherchent le moins d'aide.

Un recrutement hasardeux

Par ailleurs, les Etats-Unis sont épuisés par les guerres interminables en Afghanistan, puis en Irak. Le recrutement devient difficile. Le niveau d'aptitude physique requis a baissé. Les recruteurs sont moins regardants sur les casiers judiciaires, expliquait déjà le spécialiste des institution américaines André Rakoto à RFI en 2009.

Les périodes de déploiements durent de douze à quatorze mois, relève encore la spécialiste défense du Monde. "Une durée jugée démente par leurs homologues français", qui ne passent pas plus de six mois en Afghanistan avec un an d'attente entre deux missions, "sauf demande volontaire", selon le quotidien. Le Monde souligne toutefois que l'armée française a elle aussi eu ses bavures : en 2009, un légionnaire français avait tué quatre civils au Tchad et en 2005 un coupeur de route ivoirien avait été lynché.

Des suicides importants

Le soldat pourrait venir de la base de Lewis McChord, dans l'Etat de Washington qui compte pas moins de 40 000 soldats. Quatre militaires originaires de cette base ont assassiné trois civils afghans pour le plaisir en 2010, rappelle le New York Times (en anglais). En 2011, la base a connu onze suicides, un chiffre record. L'armée y mène une enquête après que des soins psychiatriques y ont été refusés à des soldats traumatisés par les combats, rappelle le New York Daily News (en anglais).

Mais les suicides ne sont pas l'apanage de Lewis McChord. En juillet 2011, 32 soldats américains ont mis fin à leurs jours, dont 22 en service et 13 réservistes. Un record selon le Washington Post (en anglais).

Un problème de comportement

Reste enfin que si les réactions des populations sont si vives, c'est que l'armée américaine n'en est pas à sa première fois. Peu après les profanations du Coran l'historien militaire Guillaume Lasconjarias rappelait à France 24 que "les Américains ont toujours eu un problème d’adaptation culturelle, en particulier dans les pays musulmans. Et ce en dépit des efforts de l’armée pour former ses soldats sur la politique et la culture afghanes et de sa présence depuis dix ans dans le pays. Ils ne comprennent pas à quel point cela peut choquer."

Ainsi, en Irak, "les sociétés privées américaines en charge de la formation des Irakiens n'avaient même pas pris la peine d'apprendre l'arabe et rebaptisaient donc les Irakiens avec des prénoms comme Bill, Joe ou John."

Deux jours après la tuerie, des inconnus ont attaqué sur le lieu du drame une délégation chargée d'enquêter. Un soldat afghan a perdu la vie. Dans l'est, des centaines de personnes ont brièvement défilé aux cris de "Mort à l'Amérique !" à Jalalabad.