Attentat à Jakarta : "Pour les islamistes indonésiens, la tentation est grande de se rallier à l'Etat islamique"

Chercheur spécialiste de l'islam indonésien, Rémy Madinier estime que les groupes terroristes locaux, en perte de vitesse, se servent de leur allégeance aux jihadistes de l'EI pour avoir des "retombées médiatiques".

Un policier indonésien à proximité des lieux où des terroristes ont perpétré un attentat meurtrier, jeudi 14 janvier 2016 à Jakarta (Indonésie).
Un policier indonésien à proximité des lieux où des terroristes ont perpétré un attentat meurtrier, jeudi 14 janvier 2016 à Jakarta (Indonésie). (TATAN SYUFLANA / AP / SIPA)

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Une attaque à l'arme à feu et à la grenade, menée par sept terroristes et revendiquée par le groupe Etat islamique, a frappé Jakarta, la capitale de l'Indonésie, jeudi 14 janvier au matin. Cinq des sept assaillants sont morts au cours de l'assaut. L'attentat a tué un ressortissant canadien et un agent de police indonésien, et a fait au moins 17 blessés.

C'est la première fois que l'EI mène une telle attaque dans le pays musulman le plus peuplé au monde. Pourtant, selon Rémy Madinier, "la mouvance islamiste est en recul en Indonésie". Interrogé par francetv info, ce chercheur au CNRS spécialiste de l'islam indonésien, codirecteur du Centre Asie du Sud-Est, à Paris, rappelle que de nombreux groupes locaux se sont en fait ralliés à l'Etat islamique pour trouver "un relais médiatique".

Francetv info : Quelle est l'importance de la menace terroriste en Indonésie ?

Rémy Madinier : Le pays a été régulièrement frappé depuis décembre 2000 par des attentats liés à la mouvance jihadiste. Les deux attentats de Bali, en 2002 et 2005, ont été les plus médiatisés. La menace est donc ancienne, même si le remarquable travail des autorités en matière de lutte antiterroriste et le retournement de l'opinion publique, après le second attentat de Bali, ont largement permis de la contenir. Depuis plusieurs années, des attentats en préparation sont déjoués presque chaque mois.

L'attaque perpétrée jeudi peut-elle être le fait de l'Etat islamique, qui a revendiqué cet attentat, ou plutôt d'un groupe local ?

Il s'agit vraisemblablement d'un des groupes locaux qui se sont ralliés à la bannière de l'Etat islamique. Pour eux, c'est beaucoup plus vendeur en termes de retombées médiatiques. Mais ces groupes existaient avant, ils sont les sous-produits de la décomposition de la Jemaah Islamiyah, la grande organisation terroriste des années 2000, et ils survivront sans doute à l'EI.

A quel point l'Etat islamique est-il implanté en Indonésie ?

On estime que 500 à 700 Indonésiens sont partis combattre dans les rangs de l'Etat islamique. Ils sont donc moins nombreux que les Français partis faire le jihad, et ce pour une communauté musulmane de 240 millions d'habitants, contre 4 ou 5 millions en France. La mouvance islamiste combattante est globalement en recul depuis plusieurs années en Indonésie, après avoir profité du chaos qui a accompagné la transition démocratique au début des années 2000. La tentation est grande pour les organisations restantes de se rallier au drapeau de l'EI et d'inscrire ainsi leur récit dans un contexte planétaire. Elles le faisaient déjà auparavant, mais n'avaient pas de relais médiatique.

Il ne faut pas non plus sous-estimer, ici comme ailleurs, le rôle des jihadistes revenus de Syrie. On peut imaginer que, comme après la fin du conflit afghan au début des années 1990, l'Etat islamique, en difficulté dans son fief, travaille désormais à la dissémination de la violence.

Pourquoi cette région du monde intéresse-t-elle des groupes jihadistes comme l'EI et Al-Qaïda ?

L'ensemble des régions abritant une population musulmane intéresse l'Etat islamique ou Al-Qaïda, mais l'Asie du Sud-Est musulmane –Thaïlande, Philippines [où les musulmans sont très minoritaires], Malaisie, Indonésie [où ils sont majoritaires]– abrite depuis plusieurs décennies des mouvements séparatistes à fondement confessionnel. C'est paradoxalement l'échec de ces séparatistes, face à des Etats nations qui se sont montrés beaucoup plus solides qu'ils ne l'espéraient, qui a conduit à cette globalisation de la cause jihadiste, reposant sur le mythe d'une communauté musulmane mondiale unifiée.

Le ministre de la Sécurité indonésien a récemment dit vouloir privilégier la "méthode douce" vis-à-vis de l'islamisme radical... Peut-on parler d'échec du gouvernement ?

Chaque attentat réussi est un échec pour les services de sécurité, mais si l'on prend en compte le nombre de cellules démantelées et d'attentats déjoués, il faut relativiser cet échec. Le pouvoir indonésien est beaucoup plus ferme et efficace face au terrorisme depuis une dizaine d'années. La bonne insertion de l'islamisme dans le jeu démocratique a évité le face-à-face mortifère entre un régime autoritaire et l'islamisme radical, que l'on voit à l'œuvre en Egypte ou en Algérie. La situation sécuritaire est donc, à moyen terme, plus solide en Indonésie qu'ailleurs.

Le problème est plutôt celui d'une intolérance rampante, diffusée à travers l'enseignement religieux, qui explique que les minorités religieuses souffrent de discrimination et qui constitue les organisations radicales. Le président indonésien Jokowi s'est montré plus ferme que son prédécesseur à cet égard, mais beaucoup reste à faire.