Apple contre le FBI : "On ne peut pas mettre fin aux libertés de millions de gens parce qu'on en recherche quelques-uns"

Francetv info a interviewé Benjamin Sonntag, cofondateur de l'association de défense des libertés La Quadrature du Net, sur le bras de fer opposant la firme de Cupertino et les services de sécurité américains.  

Les agents du FBI mettent des scellés sur le bâtiment où 14 personnes ont été tuées à San Bernardino, en Californie (Etats-Unis), le 7 décembre 2015.
Les agents du FBI mettent des scellés sur le bâtiment où 14 personnes ont été tuées à San Bernardino, en Californie (Etats-Unis), le 7 décembre 2015. (JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)
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Apple versus FBI. Un vrai film hollywoodien : d'un côté, une firme californienne richissime et attentive à son image, de l'autre, une police fédérale américaine qui a su faire plier les plus puissants. Au nom de la protection des données de ses clients, le patron d'Apple, Tim Cook, s'oppose à une décision de justice exigeant que son groupe aide les enquêteurs à déchiffrer le contenu de l'iPhone de Syed Rizwan Farook, l'un des auteurs de l'attaque de San Bernardino

Cette position est-elle défendable, alors que cet attentat a fait 14 morts le 2 décembre 2015 en Californie ? Francetv info a posé la question à Benjamin Sonntag, cofondateur de La Quadrature du Net, une association de défense des libertés à l'ère numérique.

Francetv info : Pourquoi Apple refuse-t-il d'aider le FBI à déchiffrer le téléphone d'un des deux auteurs du massacre de San Bernardino ?

Benjamin Sonntag : Apple affirme que c'est trop tard, que cet iPhone est verrouillé et indéverrouillable. Et l'entreprise refuse de changer à l'avenir son système d'exploitation, avec ce message clair aux clients : nous faisons attention à la confidentialité de vos données.

La société de téléphones Blackberry avait la première sécurisé les e-mails. Avec Apple, le chiffrage est passé à un niveau supérieur, où le fabricant du système d'exploitation peut choisir de n'avoir pas accès aux données du client. Pour les dernières versions de son système d'exploitation, iOS8 et au-delà, Apple chiffre automatiquement les données. L'entreprise elle-même n'y a pas accès si le client ne met pas ses données dans l'iCloud et s'il n'effectue pas de sauvegarde via iTunes sur son ordinateur. Mais attention : ce n'est pas parce que le FBI n'a pas eu accès à ce téléphone professionnel qu'il n'a pas collecté des quantités d'informations sur Syed Rizwan Farook !

Que voulez-vous dire ? 

Le FBI a récupéré des tas de données sur les terroristes de San Bernardino puisque ces derniers se sont servis de l'iCloud jusqu'à trois semaines avant l'attentat ! Il ne faut pas perdre de vue que ce dont on parle, c'est uniquement du téléphone professionnel de Syed Rizwan Farook. Le FBI a eu accès à tout le reste, parce qu'il y a toujours des copies de données un peu partout, par exemple sur les ordinateurs, et qu'il a également accès aux métadonnées (localisation, etc.). Ces masses de données des télécoms et d'Apple indiquent que les deux attaquants de San Bernardino n'étaient en contact avec aucune organisation terroriste étrangère, ni avec aucun autre terroriste connu jusque-là, selon The Grugq, un expert de la communauté crypto et sécurité informatique.

Si le FBI pointe avec insistance ce téléphone professionnel devant la justice et les médias, c'est pour faire plier Apple.

Que réclame le FBI exactement ?

En réalité, le FBI veut qu'Apple lui offre la possibilité d'avoir accès aux données des iPhone, via des "portes dérobées" [qui permettent d'accéder aux données]. Or l'histoire des portes dérobées s'est toujours mal finie : si la National Security Agency [le service d'écoutes américain] peut y avoir accès, les pirates aussi.

L'argument d'Apple pour refuser cette demande est double. Primo, si on met ces portes dérobées sur le téléphone de tout le monde, les forces de l'ordre auront accès aux données de tout le monde. Secundo, ces portes dérobées permettront également aux pirates, à des gens mal intentionnés, d'accéder aux données de tout le monde. Or la liberté d'avoir une vie privée est une liberté fondamentale.

C'est le point de vue de La Quadrature du Net : on ne peut pas mettre fin aux libertés de millions de gens parce qu'on en recherche quelques-uns. Il va falloir que la justice s'habitue à cibler les individus ! Dans ce combat, Apple a reçu le soutien de Google, qui a également sur son téléphone Android une fonction pour chiffrer le téléphone. Pour en revenir au point précédent : la liberté d'avoir une vie privée, c'est un droit de l'homme élémentaire.