Tunnels, viagra et meurtres en série : les 400 coups d'"El Chapo", le baron de la drogue mexicain

Arrêté le 8 janvier, pour la troisième fois de sa carrière, Joaquin "El Chapo" Guzman a bâti un empire du crime qui lui survivra.

Joaquin Guzman, dit "El Chapo", le 8 janvier 2016, dans la prison d'Almoloya (Mexique), après sa troisième arrestation.
Joaquin Guzman, dit "El Chapo", le 8 janvier 2016, dans la prison d'Almoloya (Mexique), après sa troisième arrestation. (AP / SIPA / AP)

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Il ne connaissait pas Sean Penn. Quand, en septembre 2015, ses avocats l'avertissent que la célébrité hollywoodienne cherche à le rencontrer, Joaquin "El Chapo" Guzman n'est pas impressionné. "Comment il s'appelle, cet acteur ?", demande le narcotrafiquant, selon des échanges SMS publiés par Mileno (en espagnol). "Sean Penn, celui qui a joué dans '21 grammes'", répond l'homme de loi, avant d'indiquer que le film est sorti en 2003. "C'est son film le plus récent ?" répond son patron, manifestement un peu déçu.

Le Mexicain, arrêté le 8 janvier, a de bonnes raisons de ne pas connaître l'acteur américain. Depuis Baraguito, la ville de l'état du Sinaloa où il naît en 1957, Hollywood paraît bien loin. "Dans cette zone, encore aujourd'hui, il n'y a pas de travail, explique-t-il à l'acteur américain quelques semaines plus tard. La seule façon de gagner de l'argent pour se nourrir est de cultiver le pavot, la marijuana, et à cet âge, j'ai commencé à la faire pousser, la cultiver et la vendre." Dans les montagnes de cet Etat du nord-ouest du Mexique, les paysans cultivent du pavot –qui sert à produire de l'opium– et du cannabis depuis des générations.

"El Chapo" devient "El Rapido"

Le petit Joaquin –1m64– ne s'arrêtera pas là. Dans les années 1980, il se met au service de Felix Gallardo, le parrain du cartel de Guadalajara. Le jeune lieutenant est chargé de nouer des contacts avec les cartels colombiens pour le trafic de cocaïne. Après l'arrestation de Gallardo, en 1989, Guzman récupère une partie de son territoire, le nord-ouest du Mexique où il fonde le cartel de Sinaloa.

Joaquin Guzman, le 10 juin 1993 lors de sa première arrestation, à Almoloya de Juarez (Mexique).
Joaquin Guzman, le 10 juin 1993 lors de sa première arrestation, à Almoloya de Juarez (Mexique). (DAMIAN DOVARGANES / AP / SIPA)

La même année, "El Chapo" –"le courtaud"– fait construire un édifice qui deviendra la marque de fabrique de son cartel et un élément fondamental de sa puissance : un tunnel sous la frontière avec les Etats-Unis. Ce premier narcotunnel permet à Sinaloa d'accélérer ses livraisons de cocaïne pour le lucratif marché américain. "Avant même que les avions de livraison ne soient rentrés en Colombie, la cocaïne était déjà à Los Angeles", raconte l'un de ses associés dans un témoignage cité par le New Yorker (en anglais). Pour ses amis colombiens, "El Chapo" devient "El  Rapido".

Le roi des super-tunnels et des exécutions sommaires

Le tunnel d'Agua Prieta fait des petits. Dans un article très détaillé, le New Yorker (en anglais) explique comment procède El Chapo. A Tijuana, la ville mexicaine frontalière des Etats-Unis, le cartel recrute de jeunes Mexicains sans emploi, pour de menus travaux. Ils sont conduits dans un entrepôt de Garita de Otay, une zone logistique collée à la frontière. Sous la contrainte, ces malheureux creusent alors jusqu'à un hangar d'Otay Mesa, aux Etats-Unis. Une fois de l'autre côté, ils sont parfois exécutés pour préserver le secret.

La construction de ces tunnels prend plusieurs mois et peut coûter jusqu'à un million de dollars (913 000 euros). Certains sont équipés d'ascenseurs, de lampes, d'aérations ou de rails pour acheminer la drogue. Dans le film Sicario (2015), Benicio del Toro utilise l'un de ces souterrains pour remonter la piste d'un narcotrafiquant.

Mais "El Chapo" n'est pas seulement un terrassier. Pour développer son "entreprise" de narcotrafic, il n'hésite pas à utiliser des recettes plus "classiques". En 1992, comme le raconte le Wall Street Journal (en anglais), ses hommes de main, déguisés en policiers, font irruption dans une discothèque de Puerto Vallarta. Leurs cibles, des concurrents, s'échappent mais cinq personnes sont tuées dans la fusillade. Via sa branche armée, baptisée Los Antrax (comme la maladie mortelle), "El Chapo" sera responsable de la mort de milliers de Mexicains.

Première arrestation, première évasion

Cette guerre des gangs, dont Puerto Vallarta n'est qu'un épisode, entraîne la première arrestation de Guzman. En 1993, il est arrêté au Guatemala et livré au Mexique. Cette péripétie ne freine pas son ascension. Un avocat, cité par L'Obs, raconte la visite hallucinante qu'il lui a rendue en 2000. "El Chapo" le reçoit dans le bureau du directeur de la prison, en compagnie de ce dernier et s'excuse pour le retard. "J'ai reçu une visite conjugale, puis j'ai pris un bain de vapeur. Après, une petite sieste ! Et me voilà, bien frais, pour vous recevoir..." lui lance-t-il. Sans surprise, El Chapo s'évade l'année suivante, officiellement caché à l'intérieur d'un panier à linge.

Des victimes d'une guerre des gangs impliquant le cartel de Sinaloa, photographiées le 4 décembre 2008, à San Ignacio (Mexique).
Des victimes d'une guerre des gangs impliquant le cartel de Sinaloa, photographiées le 4 décembre 2008, à San Ignacio (Mexique). (AP / SIPA)

C'est le début d'une cavale de treize ans, durant laquelle "El Chapo" se cache à peine. On raconte qu'il lui arrive de se rendre dans des restaurants, de confisquer les téléphones portables des clients avant de dîner, puis de prendre congé en payant l'ensemble des additions. Comme l'explique aux Américains un officiel mexicain, cité dans un câble révélé par WikiLeaks (en anglais), les autorités savent où il se trouve. "El Chapo" navigue entre une dizaine de propriétés de la Sierra Madre, protégé par ses informateurs et quelque 300 hommes armés.

"Il ingurgitait du viagra comme un bonbon"

Mais Joaquin Guzman s'ennuie dans les montagnes. Il commence à faire de plus en plus de séjours en ville. En février 2012, il est repéré à Los Cabos, où il vient s'offrir les services d'une prostituée. Malgré ses quatre mariages et ses nombreuses maîtresses, "El Chapo" recourt toujours aux relations tarifées pour assouvir son appétit sexuel. "Il ingurgitait du viagra comme un bonbon", indique une source du New Yorker (en anglais). Cette fois-ci, Guzman passe entre les mailles du filet en confiant son portable, surveillé par les autorités américaines et mexicaines, à un complice.

L'étau se resserre en 2014. Le chef de ses tueurs, qui posait sur Instagram avec une kalachnikov dorée, est arrêté en janvier. En février, "El Chapo" échappe de peu aux forces spéciales de la marine à Culiacan. Le temps que les soldats enfoncent sa porte, Guzman s'enfuit par le tunnel caché sous une baignoire. Le souterrain relie entre elles, via les égouts de la ville, plusieurs planques du narcotrafiquant.

Il est finalement arrêté pour la deuxième fois quelques jours plus tard, dans un immeuble de Mazatlan, une station balnéaire.

Les SMS envoyés à Kate, à l'origine de la 3e arrestation

La suite ne sera qu'un remake de ses précédentes aventures –avec une longue série de souterrains. Le 11 juillet 2014, il s'évade de la prison d'Altiplano grâce à un tunnel dissimulé sous sa douche. Il est rattrapé un an et demi plus tard par les soldats de la marine dans une villa de Los Mochis. Là encore, il a pris la fuite par un tunnel caché derrière un miroir, avant d'être rattrapé.

Des soldats escortent Joaquin "El Chapo" Guzman, le 8 janvier 2016 à Mexico.
Des soldats escortent Joaquin "El Chapo" Guzman, le 8 janvier 2016 à Mexico. (TOMAS BRAVO / REUTERS)

Son amour des femmes lui a une fois de plus coûté cher. Les autorités mexicaines n'ont rien raté de ses SMS amoureux envoyés à l'actrice mexicaine Kate del CastilloEt c'est pour la revoir qu'il était à Los Mochis.

Si cette arrestation est une bonne nouvelle pour le gouvernement mexicain, elle ne devrait pas enrayer les affaires du cartel de Sinaola. "El Chapo" l'a d'ailleurs rappelé dans ses échanges avec Sean Penn : "Le jour où je n'existerai plus, cela ne réduira pas le trafic de drogue."