Non seulement le printemps érable prend racine au Québec, mais en plus il s'étend à une large partie de la population. A l'origine, un mouvement d'étudiants opposés à la hausse des droits de scolarité. En février, 30 000 étudiants étaient dans la rue contre le gouvernement. Mardi 22 mai, ils étaient plus de 200 000. C'est devenu le conflit étudiant le plus long de l'histoire du Québec. 

Les étudiants ont été rejoints par une partie de la population, ulcérée par la loi 78, imposée par le gouvernement et considérée comme une loi liberticide. Pour juguler le conflit, le Parlement québécois a en effet adopté le 18 mai une "loi spéciale" qui restreint le droit de manifester et impose de lourdes amendes pour les contrevenants. La contestation change alors de nature. De nombreux rassemblements sont déclarés illégaux. A Montréal, la police arrête 518 personnes dans la nuit de mercredi à jeudi 24 mai. Quelque 176 autres sont arrêtées à Québec, la capitale de la province. Pourquoi le mouvement des étudiants ne faiblit pas et comment ont-ils réussi à le populariser ? Résultat en cinq points. 

1. Leurs happenings marquent les esprits

Comment attirer l'attention et mobiliser toujours plus de monde après plus de 100 jours de mouvement ? En surprenant et en se renouvellant régulièrement. Au-delà des manifestations "traditionnelles", les étudiants québécois ont su se montrer imaginatifs tout en utilisant peu de moyens. Ils marquent les esprits en véhiculant des messages symboliques, s'assurant un relais efficace dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Torses dénudés, jambes à l'air, un ruban rouge collé à même la peau ou sur la bretelle d'un soutien-gorge : des milliers d'étudiants québécois ont ainsi défilé (presque) nus le 3 mai dans les rues de Montréal. Une façon de réclamer plus de transparence. 

Pour protester contre le vote de la loi 78, les Québécois optent pour la manifestation sonore. Le message est clair, le gouvernement doit entendre les manifestants. Un appel est lancé à travers tout le Québec : à 20 heures pile, sortez de chez vous et tapez sur des casseroles. Des marches avec casseroles sont aussi organisées, produisant un immense tintamarre, comme ici à Montréal, le 24 mai.

Et les manifestants ont le sens de la mise en scène. Jeudi 24 mai, 200 jeunes manifestants déguisés en pirates et en ninjas se sont lancés "à l'abordage" des rues de Montréal. Une ambiance de carnaval et un message : les ninjas revendiquaient "le libre port du masque en manifestation afin de pouvoir conserver leur habillement traditionnel". Les pirates dénonçaient, eux, "les attaques balistiques qui ont fait perdre les yeux de deux camarades", rapporte La Presse. Pirates et ninjas se sont unis "pour une cause importante".

2. Le climat reste festif 

Depuis, le vote de la loi 78. Mais une chose frappe : l'ambiance bon enfant et calme des cortèges québécois. "Malgré les arrestations et les violences policières, non seulement les manifestations restent pacifiques, mais elles ont en plus un côté festif, joyeux", confirme à FTVi Clément Baudet, un journaliste français qui vit à Montréal. 

Et ces manifestations "cool" ont une mascotte : AnarchoPanda (qui dispose d'une page Facebook et d'un compte Twitter). Sous un déguisement noir et blanc, AnarchoPanda donne des câlins à tout le monde, étudiants mais aussi policiers, rapporte TVA nouvelles, photos à l'appui. "J'essaie d'aller chercher le côté humain des policiers pour qu'ils soient moins durs envers les étudiants", témoigne la mascotte.

"On voit depuis le désir de sortir des luttes très austères, très sacrificielles, qui restent associées à la gauche militante et, disons-le clairement, au communisme", explique la sociologue de l’art Ève Lamoureux au Devoir, un quotidien québécois. "C’est aussi une stratégie parce que, par le ludisme, on peut attirer plus de gens", précise-t-elle.

Et le mouvement des casseroles "qui a amplifié le conflit", crée aussi une atmosphère "chaleureuse", explique Clément Baudet. "A 20 heures, il y a les mini-concerts de casseroles dans les différents quartiers. Mais il y aussi des enfants sur les paliers qui tapent dans leurs casseroles... Tous les âges se retrouvent à ce moment. Et les gens se parlent. Cela donne l'impression que ces événements ressoudent la population, ressoudent l'identité québécoise", raconte le journaliste.

3. Ils ont créée un symbole efficace qui s'exporte

Dès le début du conflit étudiant, un symbole s'impose, le carré rouge. Symbole de l'endettement des étudiants mais aussi de l'entêtement du gouvernement. Facile à fabriquer, chacun découpe un bout de tissu et l'accroche à son manteau ou à son pull. "Simplicité, efficacité, ingéniosité", résume La Presse. "Il est devenu le symbole par excellence de la résistance et celui (...) d'une jeunesse éloquente qui refuse avec l'énergie de l'espoir de s'en laisser imposer, fût-ce par la police, le gouvernement ou la matraque d'une loi spéciale", écrit la journaliste. De fait, le carré rouge est partout, sur les drapeaux du Québec, aux fenêtres des immeubles... Il réussit même à s'exporter. On le voit à la télévision américaine ou encore sur les marches, rouges aussi, du festival de Cannes. 

"Depuis février, le carré rouge a fleuri dans tout Montréal. Il est sur les tee-shitrs, sur les balcons, derrière les vitrines, note Clément Baudet. Et il est marrant d'observer les sourires complices de la population quand ils croisent des manifestants qui portent ce carré rouge, un sourire plein de bienveillance et d'encouragements". 

4. Ils ont du talent et de la créativité sur le web

Autre constat, depuis le début du printemps érable, les Québécois rivalisent d'imagination et d'ingéniosité pour rendre leur mouvement populaire sur internet. "L'Ecole de la montagne rouge, créé par des étudiants en design ou en art de l'université du Québec à Montréal, est un laboratoire artistique militant monté pour créer des pancartes, des outils utiles à leur combat", nous explique le journaliste français à Montréal. "La Boîte rouge a aussi été fondé par des étudiants et a été pensée comme un média qui couvre les évènements".  Et nombreux sont ceux qui ont mis leur créativé à la disposition du mouvement. A l'image de ce rassemblement éclair réalisé par des étudiants dans le métro de Montréal.

Intitulée "Je marche à nous", cette vidéo a pour objectif de sensibiliser l'ensemble des générations à la cause des étudiants.

Un Tumblr recense les meilleurs slogans vus dans les manifs. Ce Tumblr raconte en images une manifestation ordinaire à Montréal, Playmobil à l'appui de la démonstration.

La loi 78 oblige notamment les manifestants à communiquer à la policer le trajet du cortège pour qu'il soit validé. Après le vote, cette carte circule sur Twitter.

Le site Arretez-moi quelqu'un liste lui les volontaires pour l'arrestation. Avec noms et photos, ils revendiquent leur désobéisance à la loi 

Le hashtag (mot-clef) sur Twitter pour suivre les manifestations, #GGI pour grève générale illimitée, peut ainsi se décliner avec grandes gueules inventives, comme l'a fait @xkr. Il a réalisé une chronologie interactive du mouvement étudiant qui rassemble les grandes étapes de la contestation, tweets, vidéos et images qui ont marqué ces derniers mois. De quoi apprécier l'inventivité et l'humour des Québécois. Et pour faire circuler l'information, on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Lorsqu'une manifestation montréalaise tourne à l'affrontement, ce sont les images tournées par les journalistes d'une chaîne de télévision étudiante, CUTV, qui font le tour du monde, relayées par les réseaux sociaux et des chaînes comme CNN.  

5. Des artistes les soutiennent

Le réalisateur américain de Bowling for Columbine, Michael Moore, a apporté son soutien aux manifestants, via un tweet le 20 mai. 

Les membres du groupe de rock originaire de Montréal, Arcade Fire, ont porté le carré rouge, symbole du mouvement, le 19 mai pendant leur passage dans la mythique émission de NBC Saturday Night Live. A Cannes, le réalisateur québécois, Xavier Dolan, a réussi à accrocher ce carré rouge à toute l'équipe de Laurence Anyways, y compris Melvil Poupaud et Nathalie Baye, pendant leur montée des marches du Palais des festivals, le 19 mai.

(VALERY HACHE / AFP)

Au Québec, le printemps érable est soutenu par la chanteuse Ariane Moffatt qui a refait sa chanson Jeudi pour l'occasion. D'autres artistes ont aussi poussé la chansonnette, inspirés par les concerts de casseroles, comme le relate Le Huffington Post Québec.