Le débat sur la colonisation est "très fort dans les banlieues"

Emmanuel Macron a qualifié la colonisation en Algérie, mardi, de "crime contre l'humanité" dans une interview. Une déclaration qui a sucité le débat à droite et à l'extrême droite. Un débat qui reste "très actuel" pour Benjamin Stora, historien, spécialiste du Maghreb contemporain, invité de franceinfo, jeudi. 

Cité de la Solidarité dans les Quartiers Nord de Marseille, le 30 octobre 2015. (Photo d\'illustration)
Cité de la Solidarité dans les Quartiers Nord de Marseille, le 30 octobre 2015. (Photo d'illustration) (MAXPPP)
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Lors d'un voyage en Algérie en début de semaine, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de "crime contre l’humanité" et de "vraie barbarie", dans une interview, diffusée mardi 14 février. Ces propos sont "indignes d'un candidat à la présidence de la République", a réagi François Fillon, candidat de la droite à l'élection présidentielle, mercredi lors d'un meeting à Compiègne, dans l'Oise.

Un débat sur la colonisation "très actuel" et "récurrent", a estimé ce jeudi sur franceinfo, Benjamin Stora, historien, spécialiste du Maghreb contemporain. 

franceinfo : Ce débat sur la colonisation est-il nouveau ?

Benjamin Stora : Non, ce débat est récurrent. Michel Rocard avait déjà publié un document en 1959-1960 sur les camps de regroupement puisque 2,5 millions de paysans algériens avaient été déplacés. Ce déplacement de population avait soulevé cette notion juridique de crime contre l’humanité. Mais la France a eu quatre lois d’amnistie à propos de l’Algérie et il est quasiment impossible sur le plan juridique d’envisager quoi que ce soit. C’est un vieux débat qui resurgit sans cesse. Il y a eu des appels d’intellectuels en l’an 2000, par exemple, signés par Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillon. Pour les anciens colonisés, il y a bien ce souvenir, cette mémoire de la colonisation qui est très vive. Il y a des mémoires blessées. Malheureusement, dans ces débats qui ont lieu en France, on demande très peu l’avis des anciens colonisés. Mais ce débat se transfère d’une rive à l’autre de la méditerranée et il va même chez les enfants ou petits-enfants des immigrés maghrébins. Donc ce débat n’est jamais clos. Et puis il y a la mémoire des pieds-noirs, des harkis, qui eux aussi ont souffert de cette histoire.

Selon Emmanuel Macron, "la France a installé les droits de l’Homme en Algérie et a oublié de les lire", qu'a-t-il voulu dire d'après vous ?

Effectivement, on a mis la devise française sur les frontons des écoles. Mais dans les faits, il y avait beaucoup d’analphabétisme, surtout dans les campagnes algériennes. Il a fallu l’entrée de l’armée française dans les campagnes en 1956 pour que cette sous-administration cesse. Il y avait une contradiction entre les objectifs proclamés de la République et un faux modèle de la République, puisqu’il n’y avait pas de citoyenneté pleinement. Il y avait ce visage de cette double France, d’une France qui promet l’émancipation mais qui dans les faits ne la met pas réellement en application.

Pourquoi connaît-on toujours aujourd’hui autant de crispations ?

C’est très difficile de parler en face de ce passé, dans la mesure où il n’y a pas eu de procès, il y a eu des amnisties, il y a eu beaucoup de silences et beaucoup de refoulement et de déni sur cette question. On a tenté d’oublier, mais à chaque fois, il y a des désirs de connaissance et de reconnaissance, notamment chez la jeune génération. Le débat est encore possible, il y a eu beaucoup de recherches, mais que l’on ne voit pas beaucoup par exemple au cinéma ou à la télévision alors que les images sont aujourd’hui dominantes dans l’espace public. Ce débat est très actuel. Il est très fort dans les banlieues, ces questions sont sans cesse débattues, mais elles ne trouvent pas de traduction dans l’espace mémoriel public. Il y a une frilosité à appréhender ce qui a été fait. Dans l’Histoire de France, il n’y a pas que de la gloire, il y a aussi des zones d’ombre, des tâches sombres de cette Histoire qu’il faut savoir examiner. Les historiens ont levé les obscurités. C’est aux politiques de prendre le relais.

Benjamin Stora : "Malheureusement, dans ces débats qui ont lieu en France, on demande très peu l’avis des anciens colonisés."
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