"La France les a abandonnés" : d'anciens traducteurs de l'armée se mobilisent pour leurs collègues restés en Afghanistan

Une trentaine d'Afghans se sont rassemblés aux Invalides pour réclamer des visas pour leurs compatriotes, "menacés et en danger de mort".

D\'anciens interprètes afghans de l\'armée française réunis à Paris, le 10 janvier 2017. 
D'anciens interprètes afghans de l'armée française réunis à Paris, le 10 janvier 2017.  (PATRICK KOVARIK / AFP)
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Vincent DanielFrance Télévisions

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C'était fin décembre 2014. L'armée française quitte l'Afghanistan après treize ans de présence, laissant derrière elle 700 Afghans qui ont travaillé toutes ces années avec des militaires venus de l'Hexagone. Mécaniciens, manutentionnaires, hommes de ménage ou encore interprètes... Ils ont tous contribué d'une façon ou d'une autre aux opérations des soldats français dans ce pays miné par la guerre.

Un tiers de ces 700 Afghans travaillaient comme traducteur. Au total, 100 des 252 interprètes afghans de l'armée française ont obtenu un visa pour gagner la France, grâce à un processus de relocalisation entamé en 2015. Les autres sont restés en Afghanistan.

Là-bas, ils sont menacés de morts par les talibans et par le groupe Etat islamique, on les considère comme des traîtres et des infidèles

Abdul Raziq Adil

à franceinfo

Président de l'Association des anciens interprètes afghans, Abdul Raziq Adil est venu manifester avec une trentaine de personnes sur l'esplanade des Invalides, mardi 10 janvier, pour réclamer des visas pour ses compatriotes. Selon lui, une dizaine d'entre eux se dirige actuellement clandestinement vers l'Europe. Les autres "ont peur, ils déménagent et se cachent" dans leur propre pays. 

D\'anciens interprètes de l\'armée français en Afghanistan, rassemblés sur l\'esplanade des Invalides à Paris, mardi 10 janvier 2017. 
D'anciens interprètes de l'armée français en Afghanistan, rassemblés sur l'esplanade des Invalides à Paris, mardi 10 janvier 2017.  (VINCENT DANIEL / FRANCEINFO)

"Nos frères d'armes nous laissent tomber"

Avec sa femme et ses deux enfants, Abdul Raziq Adil vit désormais à Laon (Aisne), mais il n'oublie pas que "deux de [ses] collègues ont été décapités". "L'armée française nous avait promis de faire venir les interprètes. La France s'est retirée d'Afghanistan mais elle a abandonné ceux qui n'ont pas la chance d'être ici aujourd'hui", déplore l'ancien traducteur. Et de s'interroger : "Pourquoi cette inégalité entre eux et nous ?"

La situation est tout aussi incompréhensible pour Momand Daryouch, traducteur pour l'armée française de 2008 à 2014. "On a partagé les risques avec les militaires français, on se sent frères d'armes avec eux et aujourd'hui, ils nous laissent tomber", estime-t-il.

"Les talibans ne font pas la différence"

En France depuis neuf mois, Mohammadi Mohammad Assof a demandé un visa français après avoir fui Ghazni, à 150 km de Kaboul. Avec sa famille, cet ancien interprète pour la Gendarmerie française s'était établi à Kaboul "mais ce n'était pas vivable". Il raconte avoir reçu des menaces de mort manuscrites et par téléphone.

Les anciens interprètes se sentent en danger de mort, ils sont menacés et ils ne peuvent pas sortir de chez eux, ils ne travaillent plus donc ils ne peuvent plus nourrir leur famille.

Momand Daryouch

à franceinfo

Malgré l'obtention de leur visa français, certains préfèrent conserver l'anonymat "pour préserver [leur] famille".  L'un d'eux vit aujourd'hui à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) avec sa femme et ses trois enfants. Il était infirmier anesthésiste dans l'ouest de l'Afghanistan. Pendant la guerre, il a servi d'interprète à l'armée française. "Mais impossible de reprendre mon travail une fois l'armée partie", raconte-t-il.

L'Association des anciens interprètes afghan pointe les critères choisis, selon elle, par la France pour accorder les visas : "Avoir effectué un travail fructueux avec l'armée français, ne pas représenter une menace pour la France et avoir travaillé au moins cinq ans pour l'armée". "Mais les talibans ne font pas la différence entre trois ou cinq ans de travail avec les militaires français !" rappelle Abdul Raziq Adil.

Pas de réaction du Quai d'Orsay

Le collectif d'avocats qui soutient la cause de ces anciens interprètes multiplie les recours lorsque les procédures juridiques sont encore en cours. Mais Fenna Baouz, l'une des premières à les avoir soutenus, se fait peu d'illusions. "C'est de plus en plus difficile, confie l'avocate à franceinfo. Les autorités risquent de brandir la centaine de visas pour nous expliquer qu'ils ont déjà fait ce qu'ils pouvaient. Les chances de réouverture du processus de relocalisation en France sont minces."

Sur l'esplanade des Invalides, les anciens interprètes conservent pourtant leur optimisme.

La France est un pays cultivé et civilisé. Si Dieu le veut, elle verra que nos confrères sont en danger.

Momand Daryouch

à franceinfo

"La France est soucieuse de garantir la sécurité des personnes ayant servi dans les forces armées françaises en Afghanistan (…), ainsi que celle de leurs familles", déclarait le ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault en juin. Contacté mardi par franceinfo, le Quai d'Orsay n'a pas donné suite à nos sollicitations.