Ils ont fait leurs premières armes dans les montagnes d'Afghanistan, après le 11-Septembre. Depuis dix ans, les drones militaires de combat (UCAV), engins volants sans pilotes embarqués, mènent régulièrement des attaques sur des terrains de guerre, Irak, Afghanistan ou Pakistan. Mardi 5 juin, les Etats-Unis ont annoncé avoir tué le n°2 d'Al-Qaïda, Abou Yahya Al-Libi, dans l'attaque d'un drone.

Appareils furtifs capables de mener des missions 24h/24h, les drones de combat sont souvent l'objet de critiques. Leur technologie est-elle fiable ? Sont-ils si "propres" que cela ? Les armées doivent-elles encourager la guerre à distance, au risque de "déréaliser" les conflits ? Eléments de réponse.

Les Etats-Unis, champions des drones de combat

Après les premiers succès liés à l'emploi de drones, au début des années 2000, les Etats-Unis ont investi massivement dans cette technologie. Aujourd'hui, ils possèdent plus de 7 000 appareils, dont quelques centaines ont la capacité de tir (les autres sont chargés d'opérations d'observation). Chaque année, près de 2 milliards d'euros sont engloutis dans ce secteur. Plus de 1 100 opérateurs se relaient pour les conduire à distance depuis leur ordinateur. Des pilotes qui officient sur deux bases principales situées... en Virginie et au Nevada.

"Au départ, il s'agissait de mener une guerre de l'ombre pour décapiter Al-Qaïda. Les opérations étaient souvent menées dans un grand secret", rappelle Le Figaro.  Mais leurs sorties sont devenues plus visibles à mesure que leur nombre a augmenté. Les Etats-Unis ont ainsi utilisé des drones en Libye, en 2011, relate le blog Opex 360. Des attaques sont également menées de façon récurrente au Yémen ou en Somalie.

Des engins "efficaces"...

On cerne facilement les avantages d'un drone. Rapide, capable de voler à très basse altitude, équipé d'une caméra, l'appareil peut aussi bien servir pour le renseignement que pour des opérations extérieures. "Tout se fait comme dans un jeu vidéo", commente Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). 

En cas de destruction de l'appareil, il n'y a pas de dégâts humains, simplement une perte matérielle. Un drone coûte d'ailleurs moins cher qu'un avion de combat. Un Predator s'achète en moyenne 15 millions d'euros, selon CBS, contre près de 100 millions pour un Rafale, selon le blog Secret Défense. Enfin, grâce à leur caméra, les drones constituent les sources d’informations privilégiées sur les engins explosifs improvisés (IED, improvised explosif device), qui provoquent de lourds dégâts parmi les troupes.

... mais aux capacités limitées

 

Au vu de leurs fragilités actuelles, les drones ne sonnent pas pour autant le glas des avions militaires. "Ils sont loin du niveau de fiabilité des autres aéronefs militaires, explique Patrick Fabiani, de l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onéra). Avec eux, on a tous les problèmes des aéronefs classiques, plus d'autres." Soucis récurrents : manque de stabilité, perte du signal GPS, voire perte du contrôle tout court. Ainsi, un des drones de reconnaissance présentés par la Direction générale de l'armement française lors d'une journée d'information organisée par le ministère de la Défense n'a pas pu décoller à cause du vent, note un représentant du pôle Pégase présent ce jour-là.

"Un nouveau besoin opérationnel s'est créé sur le terrain afghan, reprend Jean-Pierre Maulny. Mais on ne peut pas multiplier à l'infini ce type de raisonnement. Le drone n'est pas adapté à tous les conflits." Surtout lorsque l'adversaire possède une bonne défense anti-aérienne. Si l'Afghanistan ou la Libye étaient relativement vulnérables, il en va tout autrement pour un Etat comme la Syrie. "Dans ce pays, l'utilisation des drones serait quasi impossible, assure-t-il, en raison de ses capacités de défense au sol."

Une guerre contre-productive ?

Politiquement, les drones offrent la possibilité de mener une guerre "propre", réduisant le nombre de pertes humaines. Mais de l'extérieur, l'effet est bien différent. Les frappes américaines dans le nord-ouest du Pakistan sont à ce titre l'un des dossiers les plus brûlants entre Washington et Islamabad. Le Pakistan accuse les Etats-Unis d'utiliser trop souvent ces appareils, sans concertation et sans égards pour les civils. "En retour, les Etats-Unis alimentent l'idée que leur combat est illégal", regrette le LA Times (article en anglais).

Manifestation anti-américaine à Peshawar (Pakistan) pour demander l'arrêt des attaques de drones sur le pays, le 13 avril 2012.
Manifestation anti-américaine à Peshawar (Pakistan) pour demander l'arrêt des attaques de drones sur le pays, le 13 avril 2012. (FAYAZ AZIZ / REUTERS)

Autre défi, les psychologues de l'armée américaine ont constaté que près de la moitié des soldats pilotant leurs drones à distance étaient fortement exposés au stress durant leur mission, selon le New York Times (article en anglais). "Environ 4% d'entre eux sont même victimes de stress post-traumatique", d'après cette étude. Moins que les 12 à 17% qui reviennent du front irakien ou afghan, mais tout de même significatif.

Et cela n'est pas près de s'arranger. "Alors que le retrait américain d'Afghanistan se précise, la bataille des drones pourrait de plus en plus s'y substituer", analyse Le Figaro. Dans un article qui avait fait beaucoup de bruit, en 2011, Newsweek (en anglais) constatait déjà : "Depuis que la situation légale et politique aux Etats-Unis a rendu les interrogatoires agressifs problématiques, il y a moins de raisons de chercher à faire des prisonniers que de tuer." Réduire les pertes d'un côté quitte à augmenter celles de l'ennemi : le drone pose un problème stratégique aussi bien qu'éthique.

Tuer avant de se faire un barbecue

Un problème dont la France s'est déjà saisie, même si elle ne possède encore aucun drone de combat. "Notre pays mène une réflexion sur leur utilisation, car ils créent une distanciation forte par rapport à la guerre, explique Jean-Pierre Maulny. Il faut définir un périmètre afin d'établir dans quel cas précis un opérateur a l'autorisation de tirer."

De son côté, le Pentagone prévoit de déployer, à l'horizon 2015, "des avions inhabités de la puissance du F-16", indique le Centre d'études stratégiques aérospatiales (Cesa). Avec une telle force de frappe, quels effets psychologiques peut-on attendre chez les militaires ? Les défenseurs du drone assurent que la question est résolue depuis longtemps. "Quelle différence y a-t-il vraiment avec l’emploi actuel des missiles de croisière qui volent plusieurs dizaines de minutes et reconnaissent leur cible en phase finale ?", se demande le colonel Franck Mollard, dans une interview au Cesa.

Reste que la dimension symbolique est importante. "Un pilote de drone peut tuer un assaillant du haut d'une colline afghane et rentrer chez lui à l'heure pour faire un barbecue dans son jardin", ironise le Los Angeles Times