COP21 : venus des pôles à pied et à vélo, qui sont les deux climatologues qui suent pour sauver la planète ?

Le Britannique Daniel Price et le Norvégien Erlend Moster Knudsen sont partis du pôle Sud et du pôle Nord, respectivement à vélo et à pied, pour se rejoindre à Paris, pour la COP21.

Erlend Moster Knudsen et Daniel Price, au Bourget (Seine-Saint-Denis), pendant la COP21, le 8 décembre 2015.
Erlend Moster Knudsen et Daniel Price, au Bourget (Seine-Saint-Denis), pendant la COP21, le 8 décembre 2015. (JEFF WILLIS / POLE TO PARIS)
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"Nous avons affaire à une combinaison rare : deux jeunes climatologues expérimentés, qui travaillent sur le terrain, aux pôles, qui agissent pour sensibiliser l'opinion et qui, vous l'aurez remarqué, sont beaux." Le public acquiesce d'un éclat de rire à cette introduction d'un monsieur en costume, assis dans l'assemblée venue écouter les docteurs Daniel Price et Erlend Moster Knudsen, sur le site du Bourget où se tient la COP21, mardi 8 décembre. Les deux scientifiques sourient en se grattant la tête. Ils sont arrivés quatre jours plus tôt à Paris, venus respectivement du pôle Sud et du pôle Nord, l'un en pédalant, l'autre en courant, dans le cadre de leur projet "Pole to Paris". Ce commentaire, si cocasse soit-il, traduit la réussite de leur initiative : rendre humaine et accessible la question climatique.

"Une urgence", alors que les effets de la hausse de la température planétaire ravagent déjà la banquise, menaçant la vie de millions de personnes à travers le monde. Alors, quand on leur demande s'ils sont fous, les deux amis répondent, tout sourire : "Au contraire !"

"Montrer la vie des gens qui vivent déjà le réchauffement"

Il y a un an et demi, le Britannique Dan Price, 27 ans, a contacté son ami norvégien Erlend Moster Knudsen, 29 ans, rencontré quatre ans plus tôt lors d'un colloque, pour lui soumettre son idée folle. "Je savais qu'il était dans le même état d'esprit. D'ailleurs, il m'a juste dit : 'OK'", se souvient, amusé, le docteur aux airs de hipster avec sa chemise boutonnée jusqu'au menton et sa barbe taillée. Parti en avril, il a avalé 10 000 km à vélo, à travers dix-huit pays, pendant que son acolyte, descendu de Tromso, au-delà du cercle polaire arctique qui divise son pays natal, a couru 3 000 km baskets aux pieds.

Pourquoi s'infliger cela ? Parce que "43% des gens ne croient pas au réchauffement climatique ou estiment que l'activité humaine n'en est pas responsable. Or, en 2012, 97% de la communauté scientifique assuraient déjà que nous en étions la cause", commence Erlend, un graphique projeté dans son dos.

"'Pole to Paris' est né d'une frustration", abonde Dan Price. Chargé d'évaluer les effets du réchauffement sur la mer de glace en Antarctique, il ne ramenait jusqu'alors de ses expéditions que des données scientifiques, analysées depuis son bureau de l'université de Canterbury, en Nouvelle-Zélande. Difficile, dans ces conditions, de toucher un large public. "On voulait aller à la rencontre des gens sur la route. Documenter la vie des personnes qui vivent déjà les effets du réchauffement climatique, mais aussi parler aux médias et, puisque nous sommes en 2015, aux réseaux sociaux", continue Erlend. Sur Instagram, on le voit emmitouflé dans un coupe-vent, en pleine tempête de neige, ou posant le pouce en l'air dans la nature norvégienne.

Pour Dan, la traversée de l'Indonésie, du Bangladesh ou de la Chine se décline aussi en vidéos et en selfies : dans un port qui exporte le charbon de l'Australie vers l'Inde, avec des habitants, des enfants thaïlandais, voire des ministres, avec lui, à bicyclette dans les rues de Jakarta.

Créer "un pont entre les scientifiques et la société"

Car sur la route, les deux athlètes n'ont pas chômé, enchaînant les rencontres et les conférences. "Pour beaucoup de scientifiques, il est très difficile de parler de ces questions simplement, car ce ne sont pas des questions simples. Il faut faire un effort de vulgarisation. Mais ça marche," constate Erlend, qui parle d'un "pont nécessaire entre le monde académique et le reste de la société". "Il faut dérouler une histoire, et la meilleure façon de faire cela est de raconter la vie des gens. Dans les pays occidentaux, la difficulté, c'est de faire en sorte que tout le monde se sente concerné." 

Le Norvégien aux traits juvéniles se souvient d'avoir été très tôt conscient de la fragilité de la nature et de l'importance de la respecter. Il évoque les randonnées familiales de son enfance, et regrette que "nous, qui vivons dans les villes, ne prenions pas davantage conscience de cette menace. On se dit qu'au pire, certains produits seront peut-être plus chers au supermarché, sans réaliser l'impact direct que produit une sécheresse dans un autre pays."

"Même pour mes parents, mon travail en Antarctique ressemblait à de la science-fiction", poursuit Dan. Sa mère a d'ailleurs joué les repères dans ses efforts de vulgarisation : "Je sais que si j'arrive à lui expliquer quelque chose, je suis sur la bonne voie", sourit-il, avant de se reprendre en riant : "Parce que ce n'est pas son truc, hein, c'est tout." Lui qui, gamin, se rêvait pilote de chasse, s'est pris de passion pour la question climatique : "Quand on réalise l'importance de ce qu'il se passe, on ne peut plus le mettre de côté. J'ai essayé, juste après mon doctorat, admet-il. Mais c'était impossible. Il fallait trouver un moyen de faire passer le message des scientifiques dans les médias, pour opposer des arguments aux lobbies et s'assurer que ce message était bien compris, car, souvent, ce n'est pas le cas."

Loin de la science à papa, eux militent par voies de communication. A tel point que, si Erlend envisage de continuer les deux articles scientifiques qu'il doit encore rendre dans le cadre de son post-doctorat, Dan s'interroge sur la suite et la nécessité de continuer à propager son discours. Son aventure ne l'a pas transformé, "mais n'a fait que renforcer [ses] convictions". Celles-là mêmes qui l'ont poussé à venir à Paris, militer comme il le peut pour que la COP21 débouche sur un accord contraignant les pays à réduire au plus vite leurs émissions de gaz à effet de serre.

"Nous avons tout donné car il n'y a pas d'enjeu plus important"

La volonté de brandir aux pieds de la tour Eiffel les drapeaux Pole to Paris, que les deux hommes trimballent depuis la banquise, leur a permis de tenir le rythme effrayant qu'ils se sont imposé. "Si je l'avais fait pour moi, je ne serais sans doute pas allé au bout", reconnaît Erlend.

Accompagnés sur une partie de leur trajet par des membres de leur équipe, ils concèdent que l'aventure, souvent solitaire, les a mis à rude épreuve. Dan se souvient d'avoir suffoqué dans les rues polluées de Pékin, sué sous la chaleur écrasante du désert de Gobi et souffert pour gravir les cols alpins – "c'est là que j'ai décidé de baptiser mon vélo 'Fat Betty'", plaisante-t-il. Erlend, lui, a porté quinze kilos de provisions sur le dos quand, en Norvège, il n'a pas vu l'ombre d'une épicerie pendant trois semaines, avant de finir son voyage sous antidouleur, les muscles et les membres broyés par "l'équivalent d'un marathon tous les jours".

"Tous les soirs, je faisais le bilan de ma journée, mais je me demandais aussi ce pour quoi je devais être reconnaissant, se remémore le Norvégien. Les gens m'ont accueilli chez eux, m'ont encouragé. J'y pensais chaque jour pour avancer. Nous avons donné tout ce que nous avions car nous savons qu'il n'existe pas d'enjeu plus important."

Ainsi, tous deux évoquent peu les moments difficiles, préférant mettre en lumière les aspects réjouissants de leur périple. Là encore, pour convaincre. "Nous réagissons toujours plus vivement à un message positif. Avec le réchauffement climatique, il faut mettre la pression, mais rester positif et inviter tout le monde à se mobiliser, enchaîne Dan. Nous savons que nous sommes la cause de ce réchauffement et, quelque part, c'est une bonne nouvelle. Cela veut dire que l'on peut aussi y apporter une solution." Scientifiques, ingénieurs, politiques, monsieur et madame Tout le Monde… "Tout le monde peut aider. Pas besoin de savoir courir." Ouf.