COP21 : pourquoi tout le monde se fiche de l'écologie

Francetv info a interrogé le philosophe Dominique Bourg pour comprendre notre inaction individuelle face à l'état de la planète. 

Des piétons arpentent les Champs-Elysées, à Paris (photographie non datée). 
Des piétons arpentent les Champs-Elysées, à Paris (photographie non datée).  (BRUCE YUANYUE BI / LONELY PLANET IMAGES / GETTY IMAGES)

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Le top départ est donné. François Hollande lance, jeudi 10 septembre, la mobilisation nationale pour la COP21, la conférence environnementale qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre, à Paris. A trois mois du rendez-vous, le président va tenter d'éveiller les consciences à l'enjeu climatique qui s'annonce : s'accorder sur une baisse des émissions de gaz à effet de serre pour ne pas dépasser un réchauffement global de plus de 2°C avant la fin du siècle.

Pourtant, le climat semble une préoccupation bien lointaine pour bon nombre de Français. La lutte contre le réchauffement arrive loin derrière le chômage ou la lutte contre le terrorisme au rang des priorités des citoyens, constatait une étude de l'institut BVA, relayée par Le Monde. Mobiliser sur ces questions reste toujours un exercice délicat. Pour mieux comprendre nos comportements, francetv info a interrogé le philosophe Dominique Bourg, professeur à l'université de Lausanne (Suisse) et vice-président de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme. 

Francetv info : On nous parle de sixième extinction animale de masse, de scénario du pire si nos émissions de gaz à effet de serre ne baissent pas... Malgré cela, nous semblons peu concernés par l'état de notre planète. Pourquoi ?

Dominique Bourg : Ce qui semble faire réagir le genre humain, c'est un danger perceptible, évident et immédiat. Or, avec les affaires d'environnement, on se trouve confrontés à un type de danger auquel l'évolution ne nous a absolument pas préparés. Les problèmes d'environnement sont distants, dans le temps et dans l'espace (du moins le croit-on). Même si nous avons déjà de gros problèmes, ça reste très sectoriel. Prenez le typhon Haiyan qui a frappé les Philippines en 2013 : ce sont des rafales à plus de 370 km/h, mais ça ne nous touche pas directement, ni vous, ni moi. Donc on s'en fout. On ne va pas s'affoler pour ça...

Et puis surtout, c'est un problème abstrait. Quand on sort, on n'a aucune idée qu'il y a maintenant 400 ppm (parties par million) de dioxyde de carbone dans les basses couches de l'atmosphère. On ne le voit pas, cela échappe à nos sens. C'est l'inverse de ce qui nous a toujours fait réagir.

Le problème, c'est que les dommages qu'on inflige à autrui sont à distance. Mais si je prenais ma voiture chaque matin et que je voyais des morts alignés dans le sillage de mon pot d'échappement, là, j'aurais un moment d'arrêt. Si le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) donnait rendez-vous à la population tous les cinq ans et qu'à chaque fois, on voyait la couleur du ciel changer, les hommes réagiraient complètement différemment. 

Mais nous savons – les scientifiques le répètent assez – que tout cela est dû à la présence de l'homme sur Terre...

On a des représentations, oui, mais cela ne suffit jamais à changer un comportement ! Pendant des siècles, l'Eglise a prêché la bonne conduite et ça n'a pas empêché les vols, les crimes, l'injustice. Penser que parce qu'on a les conclusions du Giec, ça va nous amener à agir... Jamais l'humanité ne s'est comportée comme ça ! C'est un fantasme de se dire : "J'ai une représentation claire donc mon comportement va en découler mécaniquement." C'est du flan ! Nous ne sommes pas du tout ainsi. Nous sommes des animaux habitués à fuir dans certaines circonstances et à se la couler douce quand celles-ci ne sont pas présentes.

N'y a-t-il pas aussi un problème de temporalité ? Après tout, les scientifiques évoquent des conséquences "d'ici la fin du siècle"…

On a tendance à croire que le problème du changement climatique est plus distant qu'il ne l'est vraiment. Ainsi, on continue à parler de "générations futures" alors que ce sont les générations actuelles qui commencent à entrer dans le nouvel état de la planète.

Pour coller à notre savoir, on devrait agir par anticipation. On aurait dû réduire nos émissions de gaz à effet de serre depuis très longtemps. Or, on en est incapables et après, on n'aura pas les moyens de régler les problèmes. On nous parle d'émettre du soufre dans l'atmosphère ou de capter du carbone, mais on va pomper indéfiniment pour rien ! Une fois qu'on a dépassé certains seuils, on ne peut plus revenir dans le passé, on est coincé, et on sera très mal.

C'est un tableau très noir que vous dressez là...

Votre réaction est intéressante : oui, c'est très noir. Du coup, puisque c'est très noir, on est dans le déni. C'est un cas de dissonance cognitive facile à expliquer. Prenez Luc Ferry. Pour lui, le climat, ça veut dire que tout ce en quoi il a cru - le progrès, les sciences et les techniques - ne fonctionne pas. Donc il ne peut pas admettre qu'il y ait un changement climatique. C'est aussi le cas de Claude Allègre. Les gens vraiment accros à l'idéologie du progrès préfèrent rester dans le déni pour éviter de remettre en cause toute leur pensée.

Comment en est-on arrivé à un tel point de rupture avec notre planète ?

Tout cela ne serait pas possible sans cette civilisation occidentale hyper technique qu'on a produite et qui agit sur les choses sans qu'on le voit. Nous sommes dans une civilisation abstraite, qui a mis tout ce qui est "nature" à grande distance, à tel point que certains transhumanistes sont persuadés qu'on peut techniquement tout contrôler. On est dans ce trip-là. Mais ça ne marchera pas car on n'aura jamais une connaissance parfaite du système Terre.

Manger moins de viande, moins se chauffer... On sait ce qu'il faudrait faire pour impulser un changement, et pourtant, on a du mal à s'y mettre. Qu'est-ce qui nous retient d'agir : la peur de tout changer, de perdre notre confort ?

Sans doute. Le mot "décroissance" fait très peur. On croit qu'on va chuter, régresser. Mais, de toute façon, les Européens - et les Français en premier - régressent déjà. Notre niveau de vie baisse. A partir de là, soit on le subit totalement et on continue de fantasmer un monde qui ne sera plus le nôtre, soit on le prend de façon positive et on décide de changer de style de vie et de s'orienter vers des choses plus intéressantes.

Il faut tout refaire en plus petit, même si c'est très exigeant. Pour moi, ce n'est pas régresser à l'âge de pierre. Aujourd'hui, on dérègle la planète et on sait que cela ne nous rend pas heureux. Depuis les années 1970, l'accroissement du pouvoir d'achat des gens est totalement déconnecté de leur sentiment de bien-être. Il finit même par devenir contradictoire. Quand vous voyez des gens continuer à parler de croissance, franchement... On voit bien qu'on est dans un modèle de société qui n'a plus de sens ! Mais le conservatisme domine. On maintient ce système, on continue de faire croire aux gens qui veulent le croire qu'on va dans la bonne direction, alors qu'on sait pertinemment que c'est faux. On voit bien que ça va finir par imploser.

Autour de moi, beaucoup de personnes se disent : "A quoi bon agir si personne ne fait pareil ?" Que leur répondez-vous ?

Je ne suis pas du tout d'accord. Ce constat est une faute logique. Si on raisonne comme ça, on ne fera jamais rien. Ce n'est qu'une accumulation de comportements individuels qui va changer les choses. C'est la seule solution, même si avec des lois, ce serait plus efficace. Là, il faut s'inspirer de Kant et agir en imaginant les conséquences si tout le monde faisait pareil. Au début, t'es tout seul à prendre ton vélo, mais si tu le fais toi, ça va amener d'autres à le faire, et puis ça donne Amsterdam. Et à la fin, il n'y a plus de bagnoles et que des vélos.

Donc il y a quand même de l'espoir ?

Oui, il y a un vrai espoir. En matière d'écologie, il y a énormément de gens qui se bougent, qui inventent, qui essaient de changer leur mode de vie. Et ils comptent ! Au lieu de jeter, on donne des vêtements, des objets... Il y a des endroits où on paie double son café pour que quelqu'un de plus pauvre puisse en boire un gratuit. Il y a des magasins sans prix ; vous pouvez vous servir, et personne n'abuse. Il y a une partie de la société qui a compris et qui donne des signes positifs. Ce n'est déjà plus l'ancien monde, ce n'est plus Goldman Sachs. Le problème, c'est que ça se fait sous le masque de la connerie des autres... Il y a une pseudo-élite politique qui maintient une partie de la population dans une ignorance crasse et un égoïsme radical. On est piégé par une logique simpliste qui consiste à dire "soit vous êtes tondeurs, soit vous êtes tondus". On a fait un monde horrible avec ça.

Les individus sont-ils la seule clé ? Cela ne doit-il pas aussi passer par des politiques plus engagées ?

Chacun ne décidera pas seul, mais en même temps, on ne décidera pas tout à notre place. Il faut à la fois que les citoyens acceptent le changement, voire le devancent, et que les politiques, après trente ans où ils se sont confondus avec une école de commerce mondiale, finissent par reprendre leur rôle : défendre le bien public. Le noir, on l'a déjà et on aura de gros problèmes. Mais il peut être le moteur d'un changement de civilisation salutaire.