COP21 : les astuces des Etats pour tricher sur leurs objectifs de réduction de gaz à effet de serre

Les 195 pays rendent aujourd'hui leurs lettres d'intention avant la conférence de Paris sur le climat. Des documents remplis de chiffres et de tournures floues qui visent, bien souvent, à enjoliver les engagements des Etats.

Les couleurs de l'automne transforment la taïga russe, dans cette photographie non datée. La Russie met en avant ses immenses forêts pour jouer sur son engagement sur la réduction des gaz à effet de serre, en vue de la COP21.
Les couleurs de l'automne transforment la taïga russe, dans cette photographie non datée. La Russie met en avant ses immenses forêts pour jouer sur son engagement sur la réduction des gaz à effet de serre, en vue de la COP21. (WU SWEE ONG / FLICKR RF / GETTY IMAGES)

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Ils s'engagent pour le climat et le font savoir. Les 195 pays doivent avoir rendu, jeudi 1er octobre, leurs lettres d’intention avant la conférence de Paris sur les changements climatiques, qui débute le 30 novembre. Ces INDC (pour Intented nationally determined contributions), comme on les appelle dans le vocabulaire obscur de l'ONU, consistent en un résumé de ce que compte faire chaque pays pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, et permettre ainsi de limiter le réchauffement global à 2 °C d'ici à la fin du siècle.

Mais il faudra d'ores et déjà, dans un futur proche, revoir les copies. En effet, pour le moment, ces engagements sont insuffisants, et promettent à la planète une hausse de la température de 2,7 °C, selon les experts de l'organisme de recherche Climate action tracker (CAT). Dans leurs textes, pourtant, les pays insistent tous sur "l'effort" qu'ils pensent mener.

Sont-ils sincères ? Derrière les chiffres et le jargon technique apparemment prometteurs, les Etats usent et abusent de subtilités difficiles à comprendre, laissant penser qu'ils s'engagent du mieux qu'ils le peuvent. Francetv info gratte le vernis et vous explique les astuces mises en œuvre par les plus malins d'entre eux (et souvent les plus pollueurs).

1Ils choisissent bien leurs dates de référence

Pour mettre au point sa contribution, chaque Etat est libre de choisir la "date de référence" à partir de laquelle sont calculés les objectifs de réduction d'émission de gaz à effet de serre (GES). Cette règle permet à certains pays de tricher un peu : en se basant sur les années où ils ont beaucoup émis, ils font croire à un engagement de baisse plus important.

Ainsi, les Etats-Unis veulent réduire de 26 à 28% leurs émissions d'ici 2030 par rapport à 2005. Or, cette année-là, le pays a connu un pic d'émissions : 5,8 milliards de tonnes d'équivalent CO2 ont été rejetés par le deuxième pollueur mondial, avant que cela redescende, montre le Global Carbon Project (en anglais). Mais en 2012, le pays a émis "seulement" 5,1 milliards de tonnes. En utilisant cette année comme référence, l'effort américain aurait donc été plus conséquent.  

Le Japon, un des plus mauvais élèves, fait pareil. Dans sa lettre d'intention, le gouvernement nippon se réfère à 2013 pour décrire son objectif de réduction. Or, "c'est une année où les émissions ont explosé à cause de l'arrêt de la centrale nucléaire de Fukushima [en raison du séisme et du tsunami]. Les centrales à charbon ont fonctionné à plein, rappelle à francetv info Célia Gautier, du Réseau action climat. Du coup, c’est facile de dire que ça va baisser."  

2Ils comptent (beaucoup) sur les forêts et les sols

Dans leurs contributions, les pays listent aussi les secteurs sur lesquels ils comptent s'appuyer pour réaliser leurs objectifs. S'ils mentionnent l'énergie, on peut ainsi s'attendre à ce que des efforts soient menés dans le secteur du renouvelable. L'un de ces secteurs est particulièrement intéressant pour comprendre comment les Etats tentent d'apparaître sous leur meilleur jour : celui des sols et des forêts.

Le plan de la Russie, par exemple, semble ambitieux. Elle vise une réduction de ses émissions de 30 à 35% en 2030 par rapport à 1990. Mais dans sa note, le pays de Vladimir Poutine conditionne cet objectif à "une prise en compte maximale" des capacités de ses forêts à absorber une partie du CO2 présent dans l'atmosphère. On comprend pourquoi : le pays représente 25% des ressources forestières mondiales, ce qui en fait le premier pays forestier devant le Brésil et le Canada, souligne le site Actu-environnement

Toutefois, la Russie détaille peu sa politique en matière de gestion des forêts, si ce n'est assurer leur "protection, l'entretien et le boisement". Un peu vague. Pour Pierre Cannet, responsable du programme Climat au WWF (Fonds mondial pour la nature), "cette compensation par les terres et les forêts peut être un axe intéressant. Mais elle peut venir masquer un effort domestique et un délai dans la transition énergétique. Dans le cas de la Russie, on peut croire que le pays cache ses émissions grâce à cela."

En se reposant essentiellement sur ses forêts, la Russie s'évitera des efforts supplémentaires dans d'autres secteurs, dont ceux de l’énergie ou des transports. Pire : cette comptabilisation pourrait même dissimuler une hausse des émissions, insiste Actu-environnement. En outre, les incendies de forêts pourraient mettre à mal l'ambition russe, en faisant disparaître ces "puits de carbone". Le site Euractiv rappelle qu'en 2013, le pays a dit adieu à 4,3 millions d'hectares, pour la plupart partis en fumée. Et en brûlant, les arbres peuvent se transformer en source de carbone puisqu'ils rejettent alors davantage de CO2 qu'ils n'en absorbent...

3Ils restent vagues sur la mise en œuvre concrète

"Quand c'est flou, y'a un loup." Cette maxime peut aussi s'appliquer au climat. Dans leurs engagements, peu de pays jouent le jeu de la transparence. Notamment les plus gros pollueurs. Ainsi, si elle a été la première à donner sa contribution, en février, l'Union européenne ne brille pas par sa précision. Sa note se résume à deux pages, pour 28 Etats membres. 

"On reste dans le flou total", regrette Célia Gautier, du Réseau action climat. Bruxelles donne bien des ambitions chiffrées – 40% de réduction d’ici à 2030 par rapport à 1990 –, mais ne détaille pas ce que doit faire chaque pays. "Les Européens ne se sont pas encore mis d'accord entre eux. La décision politique sur l’orientation générale aura lieu en 2016, après la COP21. Et les Polonais, notamment, n'ont pas du tout envie d'avoir une discussion sur la sortie des énergies fossiles", analyse la spécialiste des négociations internationales. 

A l'inverse, les pays en développement et la Chine sont plus prolixes. Pékin a publié un document de dix pages qui va "assez loin dans le détail" de ce que les Chinois comptent faire pour amorcer un changement, comme le souligne le World Resources Institute (en anglais)

4Ils envisagent d'acheter des droits à polluer

Dernière astuce des pays pour faire croire à un effort accru : le recours au marché du carbone. Ce mécanisme permet aux Etats de continuer à émettre eux-mêmes des GES en rachetant des crédits carbone à d'autres nations moins polluantes ou en participant à des projets de réduction d'émissions à l'étranger. "C'est comme si vous donniez un coup à quelqu'un et que, pour vous excuser, vous lui disiez : 'Oui mais ce soir, je vais être sympa avec mes amis'", raille Célia Gautier. 

C'est ce qu'envisagent de faire la Norvège et la Suisse, qui comptent parvenir respectivement à une baisse de 40 et 50% de "leurs" émissions d'ici à 2030 par rapport à 1990. A noter que les Etats-Unis et l'Union européenne ont décidé d'exclure cette compensation de leurs calculs.