Comment un graphique polémique alerte sur la fonte de la banquise aux pôles

Une infographie largement relayée sur Twitter tire le signal d'alarme : la fonte de la banquise est actuellement très importante à la fois en Arctique et en Antarctique. Mais les scientifiques restent prudents sur les causes de ce phénomène.

Un ourson polaire sur la côte de l\'île de Barter (Alaska, Etats-Unis), le 30 mars 2015. 
Un ourson polaire sur la côte de l'île de Barter (Alaska, Etats-Unis), le 30 mars 2015.  (PATRICK KIENTZ / BIOSPHOTO / AFP)
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Marie-Adélaïde ScigaczFrance Télévisions

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"Ceci n'est pas normal." Mercredi 16 novembre, Zack Labe, un doctorant de l'université californienne d'Irvine, qui étudie la dynamique des systèmes terrestres, poste un inquiétant graphique sur Twitter : à l'aide de quelques courbes, le schéma démontre que la glace de mer, qui se forme dans l'océan près des pôles, en Arctique et en Antarctique, a atteint ces derniers mois un niveau exceptionnellement bas. Alors que la température dans l'Arctique a dépassé cet automne de 20°C les moyennes saisonnières, la banquise s'apprête-t-elle à fondre complètement ? 

Objet d'un intense débat scientifique sur la toile, le graphique nous en dit long sur l'ampleur de la menace qui pèse sur le climat de la planète. Mais que signifie-t-il réellement ? Franceinfo le décrypte. 

La banquise est de moins en moins étendue dans le monde (mais on ne sait pas trop ce que cela veut dire)

Le graphique rendu public par Zack Labe met en images des données du National Snow and Ice Data Center (NSIDC), un laboratoire américain qui traite des données scientifiques recueillies aux pôles. Et les chiffres parlent d'eux-mêmes : sur l'ensemble du globe, en novembre 2016, la glace de mer occupait moins de 17 millions de km², contre près de 23 millions à la fin des années 1980. 

Pire, si l'année 2016 semblait suivre une trajectoire semblable aux tendances climatiques en vigueur depuis une décennie, les chiffres ont complètement décroché en septembre. Ils sont devenus beaucoup plus inquiétants que les premiers mois de l'année n'avaient pu le laisser penser.  

Cette baisse abrupte de la quantité de glace de mer par rapport aux années précédentes a évidemment intrigué les spécialistes. Face à un début de polémique, le NSIDC a relativisé la portée de ses données, refusant de tirer des conclusions sur une accélération soudaine du réchauffement climatique. "Elles ne sont pas pertinentes comme outils ou indicateurs de tendances climatiques, explique le laboratoire, cité par The Verge (en anglais). Pour comprendre comment et pourquoi la quantité de glace évolue, il faut observer les tendances en fonction des différentes régions du globe et les étudier séparément."

Et pour cause, il n'est pas scientifiquement pertinent de comparer ainsi la fonte des glaces au pôle Nord et au pôle Sud, deux régions régies par des mécanismes différents, détaille le NSIDC. Mais attention, cela ne signifie pas que tout va pour le mieux sur la banquise. Au contraire. 

La glace fond aussi dans l'océan austral (et ça, ce n'est pas si fréquent)

Dans l'océan Arctique – près du pôle Nord, donc –, les scientifiques sont habitués à observer la baisse de la quantité de glace de mer. Chaque année ou presque, la fonte y bat même de nouveaux records. En revanche, au Sud, du côté de l'océan austral, qui borde l'Antarctique, la situation est tout à fait différente : entre 2012 et 2014, les spécialistes ont même vu augmenter la superficie de la glace de mer, rappelle CNN (en anglais).

Or, en septembre 2016, les données du NSIDC montrent que la quantité de glace de mer s'y réduit aussi. A l'approche de l'été dans l'hémisphère Sud, il y en a moins que la moyenne des autres années au même endroit : une baisse qui correspond au creux observé sur le graphique. Mais au-delà du constat, les scientifiques s'interrogent pour l'heure sur les raisons du phénomène. Il est trop tôt pour imaginer une quelconque tendance durable à la fonte, poursuit CNN : le climat est réputé particulièrement instable et imprévisible aux pôles.

L'hiver n'arrive pas à s'imposer en Arctique (et ça, ça fait peur)

"Quelque chose de vraiment fou est en train de se produire dans l'Arctique", s'est inquiété un journaliste du magazine scientifique Discover (en anglais), dimanche. Non seulement les glaces de mer battent un nouveau record de fonte en 2016, mais en plus l'hiver n'arrive pas au pôle Nord : "Au moment où la glace de mer devrait s'étendre, elle se rétracte", écrit-il, chiffres à l'appui. "Peut-être serait-il temps de faire savoir à l'Arctique en quelle saison nous sommes", renchérit Zack Labe, sur Twitter.

La région Arctique aura connu cet automne des températures record et un recul sans précédent de la banquise.Mi-novembre, l'Institut météorologique danois (DMI) a relevé des températures proches de zéro degré Celsius au pôle Nord, soit 20° au-dessus de la moyenne. Et sur ces quatre dernières semaines, le thermomètre est resté 9 à 12°C au-dessus de la normale. Or, "octobre et novembre sont un moment pendant lequel la région Arctique connaît traditionnellement un important gain de glace, alors que les jours rétrécissent, jusqu'à disparaître complètement [et que] les températures tombent sous zéro, explique CNN. Mais cette année, ces températures restent bien plus chaudes". D'où cet étonnant graphique, montrant de nouvelles pertes de glace de mer à partir du 16 novembre, un moment où la glace est justement censée se constituer. 

A ce rythme, il n'y aura plus de glace l'été dans l'Arctique dès 2020

Des températures supérieures de 20° au-dessus des normales de saison, est-ce exceptionnel ? "C'est un record remarquable", explique la climatologue Valérie Masson-Delmotte, citée par l'AFP. "Il peut être lié aussi à l'aléa de la météo, mais c'est le type de choses auxquelles on s'attend de toute façon dans un climat qui se réchauffe." D'ailleurs, cette tendance au réchauffement s'est vérifiée avec une succession de mois étonnamment chauds tout au long de l'année, "couplée à une faible couverture de neige durant l'été", explique encore Buzzfeed (en anglais), citant Daniel Swain, spécialiste du climat à UCLA.  

A l'origine de cette pointe, des vents du sud et la chaleur des océans, auxquels s'ajoute cette année le courant cyclique El Nino. Or le phénomène s'auto-entretient : la fonte de glace est une conséquence de la chaleur, mais elle en est aussi une cause. "La banquise a un rôle d'isolant, qui empêche la chaleur de l'océan (-2° près du pôle) de passer vers l'atmosphère, préservant ainsi un air froid", explique la scientifique, co-présidente du GIEC. A l'inverse, "l'absence de glace favorise le transfert de chaleur de l'océan vers l'air. Cela fait partie des cercles vicieux" du climat.

Ainsi, pour Martin Stendel, chercheur à l'Institut météorologique danois, "vu le réchauffement océanique, la reprise de la glace intervient de plus en plus tard et la fonte de plus en plus tôt. De la glace ancienne disparaît. Elle n'a plus le temps de se reconstituer et de retrouver une épaisseur suffisante pour tenir l'été" (...) [C'est] la spirale vers le bas".

Les chercheurs annoncent ainsi à moyen terme un océan Arctique libéré des glaces l'été, regagnant seulement une banquise fine l'hiver. Pour certains cela pourrait se produire dès 2030. "Pour +2°C de réchauffement global, on s'attend à une situation de ce type-là, même si on ne sait pas encore quand", confirme Valérie Masson-Delmotte.