Mégalomanie ou utopie socialiste, pourquoi Mark Zuckerberg veut-il bâtir "Facebook City" ?

Une ville entière doit être construite dans les années à venir, pour accueillir les salariés de Facebook, tout près du siège de la société, en pleine Silicon Valley, en Californie.

Le patron de Facebook Mark Zuckerberg et l'architecte Frank Gehry, devant la maquette d'un projet de campus, à Menlo Park (Californie), en 2013.
Le patron de Facebook Mark Zuckerberg et l'architecte Frank Gehry, devant la maquette d'un projet de campus, à Menlo Park (Californie), en 2013. (FACEBOOK / AFP)

Mis à jour le , publié le

"Zee Town" ou "Facebook City", le projet urbain du PDG de Mark Zuckerberg, n'a pas encore d'appellation officielle. C'est à Menlo Park, dans la baie de San Francisco, en pleine Silicon Valley, que le réseau social a acheté, tout récemment, 22 hectares pour mener à bien son grand projet de logements destiné à ses quelque 10 000 employés.

Estimé à 120 millions de dollars en 2013 et censé accueillir moins de 3 000 personnes, le projet a pris de l'envergure. Il est désormais évalué, selon plusieurs médias anglo-saxons, à 200 milliards de dollars. "Zee Town" serait-il le délire d'un patron mégalomane ? Pas seulement.

Un projet de haute volée 

Le PDG de Facebook n'a jamais évoqué directement le projet, laissant le soin à John Tenanes, responsable du parc immobilier de la société, de distiller quelques maigres informations. La firme semble avoir tout prévu : sur 80 hectares, seront construits villas cossues, maisons, dortoirs pour les stagiaires, salons de coiffure, piscine, le tout desservi par une navette permettant d'accéder au siège de la société… Le projet est supervisé par un architecte-star : Facebook s'est offert les services de Frank Gehry, à qui Paris doit sa fondation Louis-Vuitton et sa Cinémathèque.

Ce n'est pas pour rien que Facebook est désignée, depuis 2014, meilleure entreprise pour débuter dans sa vie professionnelle, selon les stagiaires interrogés par le site américain d'évaluation des entreprises Glassdoor (en anglais). Les anglophones appellent cela les "perks" : des à-côté, censés créer des conditions de travail idylliques, enviables, qui renforcent l'attractivité d'une entreprise. Avec "Zee Town", Facebook pousse le principe des perks à son paroxysme, au-delà de ses murs.  

Facebook montre ses muscles à Apple et Google

Et en profite pour narguer deux de ses plus féroces concurrents dans la course à l'embauche de main d'oeuvre ultra qualifiée :  Apple et Google. Google autorise ses salariés à emmener leurs animaux au bureau ? Facebook compte proposer un service de dog-sitting.

Les campus de ces derniers, actuels ou en chantier, dérangent les habitants des petites villes voisines, majoritairement résidentielles ? "Nous ne pouvons pas nous contenter de construire un campus d’entreprise, il doit être intégré dans la communauté", souligne, perfide, John Tenanes, portant la parole de Mark Zuckerberg.

A gauche, le futur Googleplex de Google, à Cupertino, à droite, le projet de Campus 2 d'Apple, en chantier.
A gauche, le futur Googleplex de Google, à Cupertino, à droite, le projet de Campus 2 d'Apple, en chantier. (GOOGLE / APPLE)
 

De Fordlandia au Familistère de Guise

Mark Zuckerberg n'est pas le premier patron à envisager de loger ses salariés. Son idée rappelle les cités ouvrières qui ont fleuri, avec plus ou moins de succès au XIXe siècle. Le site spécialisé Management Today (en anglais) met d'ailleurs en garde Mark Zuckerberg en comparant la future Facebook City à un projet fou du fabricant automobile Henry Ford, qui tenta, dans les années 1920, de bâtir Fordlandia, dans la forêt brésilienne. Pour se rapprocher de sa source de caoutchouc, le père du fordisme avait délocalisé une partie de sa production dans une réplique amazonienne de ses villes-usines du Michigan. L'arrivée des matières synthétiques rendit sa Fordlandia obsolète et le lieu est aujourd'hui délabré et squatté, raconte en images le Daily Mail.

La France en compte aussi des exemples. La ville du Creusot (Saône-et-Loire), par exemple, développée par la famille de maîtres de forge Schneider, au milieu du XIXe siècle. Mais le plan le plus abouti est peut-être le Familistère de Guise, fondé par Jean-Baptiste André Godin, dans l'Aisne. Cette mini-ville accueillait les ouvriers et leurs familles dans de confortables appartements, à moins de 10 minutes à pieds des usines de poêles qui les employaient. Godin souhaitait ainsi offrir à ses ouvriers de meilleures conditions de vie, un accès à la santé et aussi à la culture.

Aujourd'hui classé monument historique, ce "palais du travail", a toutefois suscité les vives critiques, des marxistes notamment, qui y voyaient "un simple foyer de l'exploitation ouvrière" au service d'un patron, dont la statue trône désormais sur la place centrale. Et si l'édifice a survécu, ce modèle d'entreprise paternaliste a périclité quand les ouvriers, organisés en syndicats, ont voulu accéder à la propriété individuelle au cours du XXe siècle.

Des salariés capables de dire "non"

Faut-il voir chez Facebook des restes de cette utopie socialiste ou du simple management moderne ? Plutôt ce dernier. "Ces entreprises high-tech ont compris que les nouvelles générations étaient sensibles à leur qualité de vie", constate Charles-Henri Besseyre des Horts, professeur de management et ressources humaines à HEC. "Décharger les salariés de certains problèmes personnels, surtout du point de vue de la santé, répond à une demande de bien-être des collaborateurs", poursuit-il.

Avec ses salles de sports et sa piscine, la ville Facebook poursuit cette quête du salarié heureux et en bonne santé, censé être plus productif et créatif. "Bien sûr, on peut toujours soupçonner ces entreprises d'user de moyens de rétention des salariés, la crainte de l'asservissement existe, mais ce n'est pas très réaliste dans ce domaine où les jeunes sont hyper-connectés et peuvent dénoncer sur Twitter le moindre écart de management", analyse Charles-Henri Besseyre des Horts. D'autant plus que les employés de Facebook sont bien différents des ouvriers français du XIXe siècle. "Les jeunes salariés de la Tech Valley sont beaucoup plus aptes à dire non", ajoute le spécialiste.

Une "élite" coupée du monde ?

Après avoir fait tomber les murs des bureaux au profit des espaces collectifs, la start-up devenue géante étend donc le raisonnement à l'habitat des salariés. Une manière de prolonger l'émulation jusque dans la sphère privée... au risque d'enfermer les ingénieurs et de saper leur efficacité. En effet, Inc.com explique que la créativité naît surtout de la diversité des environnements dans lesquels évoluent hommes et femmes, comme de l'inattendu et des nouvelles rencontres.

Les critiques n'ont d'ailleurs pas tardé à poindre. L'hebdomadaire britannique The Observer (en anglais) raconte l'isolement d'une "élite" dans ses bus équipés d'air conditionné et de wifi, tandis que les habitants de San Francisco et ses alentours s'entassent dans des bus bondés. Le projet de Facebook ville pourrait "entériner cette insularité", redoute Motherboard, et couper un peu plus la Tech Valley du reste du monde.