Dans une école primaire flambant neuve de Pantin (Seine-Saint-Denis), deux sympathisantes socialistes attendent le début de la petite réunion organisée jeudi 24 mai par le maire, Bertrand Kern, pour fêter la victoire de François Hollande et lancer la campagne des législatives. Joëlle, 63 ans, et Laurence, 61 ans, ont été invitées via l'adresse mail qu'elles ont laissée lors de la primaire socialiste, en octobre. Mais les législatives, pour l'instant, elles n'en ont pas entendu beaucoup parler. "On n'a rien eu dans les boîtes aux lettres et on ne connaît même pas les candidats", disent-elles, un peu déçues.

En voyant la candidate du PS entrer dans la salle, les deux jeunes retraitées s'étonnent : "Elisabeth Guigou ? Ah, elle se présente ici ?" Jusqu'à présent, elles connaissaient l'ancienne garde des Sceaux comme "la députée de Bondy", six kilomètres plus à l'est. A Pantin, leur député, actuellement, c'est Claude Bartolone. Mais entre-temps, la Seine-Saint-Denis a subi les coups de ciseaux d'Alain Marleix, ancien secrétaire d'Etat de Nicolas Sarkozy, qui, en 2010, a remodelé 339 des 577 circonscriptions françaises. Et provoqué un joyeux désordre dans le 93.

Chaises musicales

Dans ce département, le redécoupage électoral a eu de lourdes conséquences pour les élus PS. Une de leurs circonscriptions a été supprimée et deux autres redessinées. Au moment des investitures, fin 2011, Elisabeth Guigou, Claude Bartolone et Daniel Goldberg, tous trois députés sortants, ont donc dû se prêter à un périlleux jeu de chaises musicales. Résultat des courses : investie à Aubervilliers et Pantin, Elisabeth Guigou a quitté Bondy, Noisy-le-Sec et Romainville. C'est Claude Bartolone qui se présente désormais sur ce territoire, auquel a été ajouté le canton des Lilas. Quant à Daniel Goldberg, il a dû faire une croix sur Aubervilliers et La Courneuve, sa terre d'élection, pour aller ferrailler dans une circonscription détenue par le député UMP Gérard Gaudron recouvrant Aulnay-sous-Bois, Les Pavillons-sous-Bois et une partie de Bondy, qui a été coupé en deux.


Les circonscriptions de Seine-Saint-Denis de 1986 à 2010 (à gauche), et depuis 2010 (à droite). Cliquez sur l'image pour agrandir. (STARUS / WIKIPEDIA)

Sur son nouveau territoire, Daniel Goldberg est déjà bien connu des élus locaux. Moins des habitants. Ses journées de campagne, il les commence donc par un tractage devant une école maternelle, pour voir un maximum de parents. Puis il enchaîne les marchés, les porte-à-porte et autres rencontres "au pied des immeubles". A force d'arpenter le terrain, il commence à être repéré, assure un membre de son entourage. Mardi 22 mai, en porte-à-porte dans la cité de Lattre de Tassigny, à Bondy, il tente de mobiliser à nouveau un quartier qui a voté massivement pour François Hollande à la présidentielle.

L'essentiel : "Donner une majorité à François Hollande"

"Daniel Goldberg, votre député !", se présente-t-il, avec l'aide précieuse d'une poignée de militants de la ville et d'un conseiller municipal qui connaissent la barre d'immeuble comme leur poche. Les portes s'ouvrent aléatoirement. "Ah, encore vous ? Vous êtes déjà venu, avant la présidentielle !", sourit une dame âgée en observant le candidat. D'autres remarquent, sans trop comprendre pourquoi, que Daniel Goldberg n'est pas leur député sortant.

Des habitants d'un quartier populaire de Bondy (Seine-Saint-Denis) auxquels le député Daniel Goldberg rend visite, le 22 mai 2012.
Des habitants d'un quartier populaire de Bondy (Seine-Saint-Denis) auxquels le député Daniel Goldberg rend visite, le 22 mai 2012. (ILAN CARO / FTVI)

Devant eux, il ne se lance évidemment pas dans un exposé sur la carte électorale et évacue rapidement le sujet. En aparté, il explique que la proximité est évidemment primordiale, mais que d'Aubervilliers à Bondy, les problèmes de pouvoir d'achat ou de logement ne sont pas fondamentalement différents. Et que l'essentiel, c'est d'aller voter "pour donner une majorité à François Hollande".

Devant les militants de Pantin, le 24 mai, Elisabeth Guigou met également en avant des arguments nationaux pour mobiliser. "Beaucoup de gens pensent que l'essentiel a été fait avec l'élection de François Hollande. Mais il faut encore transformer l'essai, implore-t-elle. La cohabitation, ce n'est pas la répartition des pouvoirs, comme le dit la droite, ce serait le blocage complet", alerte l'ancienne ministre de Lionel Jospin.

Des habitants en plus, un député en moins

Ce jour-là, la députée de Seine-Saint-Denis a reçu la visite amicale de la nouvelle ministre déléguée à la Réussite éducative, George Pau-Langevin, qui s'est adressée aux militants en insistant sur la dimension nationale de la candidate : "Vous aurez beaucoup de chance d'être représentés par Elisabeth, car sa voix est extrêmement écoutée et respectée à l'Assemblée nationale. Pour vous, c'est vraiment un plus."

Ce mini-parachutage dans une circonscription voisine de la sienne n'effraie pas l'ancienne garde des Sceaux. "Ça a été difficile, confie-t-elle, car le redécoupage nous a obligés, les trois députés sortants, à changer de circonscription." Mais Daniel Goldberg ayant accepté de se présenter à Aulnay et Bondy, "tout se passe le mieux possible", jure Elisabeth Guigou, qui dit avoir été accueillie "formidablement".

Entre les trois sortants socialistes, les frictions apparues à l'automne semblent s'être apaisées. Les élus PS sont en tout cas unanimes pour vilipender ce redécoupage "absurde" qui n'avait pour buts, selon eux, que de favoriser l'UMP et de sanctuariser les derniers bastions communistes du département. "La Seine-Saint-Denis a perdu une circonscription alors qu'elle a gagné des habitants, proteste Gilbert Roger, sénateur PS et ex-maire de Bondy. Vous remarquerez d'ailleurs qu'Alain Marleix n'a pas touché un centimètre des circonscriptions UMP d'Eric Raoult et de Patrice Calméjane" en Seine-Saint-Denis. Le cas de la ville qu'il dirigeait auparavant est emblématique. Déjà balafrée par une autoroute, le canal de l'Ourcq, la nationale 3 et une large voie de chemin de fer, Bondy sera désormais traversée par une énième frontière, cette fois invisible. Avec un député de part et d'autre.