La fin des pharmacies réglementées, ça changerait quoi pour les clients ?

La plupart des pharmacies ont fermé boutique, mardi 30 septembre, pour protester contre le projet gouvernemental de dérégulation des officines. Voici ce qui pourrait découler d'une telle réforme.

Une pharmacienne dans son officine.
Une pharmacienne dans son officine. (YVES ROUSSEAU / BSIP / AFP)
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Si vous aviez besoin d'aspirine pour soigner votre migraine, mardi 30 septembre, il y de fortes chances que votre recherche ait viré au casse-tête. Près de 90% des pharmaciens ont, en effet, baissé le rideau ce jour-là pour protester contre le projet de réforme des professions réglementées souhaité par le gouvernement.

Les raisons de cette poussée de fièvre ? Le rapport (PDF) de l'Inspection générale des finances (IGF), qui a inspiré ce projet, prévoit, notamment, la fin du monopole sur la vente des médicaments sans ordonnance, une plus grande liberté d'installation et la fin du numerus clausus, qui limite le nombre d'étudiants admis en fac de pharmacie. Ces mesures destinées à redonner du pouvoir d'achat aux Français profiteraient-elles vraiment aux clients ? Francetv info détaille ce qui pourrait changer.

Le prix des médicaments 

Ce que dit le rapport. Pour les auteurs du rapport sur les professions réglementées (PDF), la fin du monopole des pharmacies sur la vente de médicaments sans ordonnance devrait se traduire par une baisse des prix. L'IGF parle de "marges élevées" et cite quelques exemples : jusqu'à 54% de marge brute pour le Doliprane (dont le prix ne peut dépasser 1,95 euro) et 41% pour le Spasfon (dont le prix ne peut dépasser les 2,95 euros).

Ce qui pourrait arriver en France. Si les recommandations de l'IGF sont appliquées, les pharmaciens n'auront plus le monopole des "médicaments à prescription médicale facultative (…) portant sur de petites pathologies courantes" (rhume, douleur, fatigue, mal de gorge, toux)". Seront également concernés les "dispositifs légers", comme les "pansements soignants, vitamines, produits d'entretien de lentilles de contact" ou les tests de grossesse (dont la distribution en grande surface a déjà été validée par l'Assemblée).

Comme le réclame depuis longtemps Michel-Edouard Leclerc, la grande distribution sera libre de commercialiser ces produits. Sur son blog, le PDG de l'enseigne éponyme affirme ainsi que "les médicaments sans ordonnance pourront y être vendus 20 à 25% moins cher". 

Ce qui se passe à l'étranger. L'exemple italien plaide en sa faveur : de l’autre côté des Alpes, les supermarchés ont le droit de vendre certains médicaments sans ordonnance depuis 2006. Résultat : leur prix a dégringolé de 25% en moyenne. En juin 2013, l'eurodéputée (EELV) Michèle Rivasi avait, d'ailleurs, rendu un rapport au vitriol sur le prix des médicaments. Elle affirmait, dans Libération, que "10 milliards d'euros pourraient être économisés si les prix des médicaments étaient alignés sur ceux des voisins et notamment l'Italie".  

Le conseil aux clients

Ce que dit le rapport. Il ne valorise guère le rôle des pharmaciens sur les médicaments sans ordonnance : "Pour ces types de produits, qui sont des produits courants, l'apport thérapeutique et les conditions d'utilisation sont généralement bien connus des consommateurs, ou correctement expliqués dans les notices. Sur ces médicaments, le rôle de conseil et de prévention joué par le pharmacien est limité dans les faits, comme en attestent de nombreuses enquêtes."

En mars 2012, le magazine UFC-Que Choisir s'appuyait en effet sur une enquête "auprès de 648 pharmacies" pour réclamer une "automédication" distribuée en grande surface. Que ressortait-il de cette étude ? "Alors que les pharmaciens se réfugient derrière leur qualité de professionnel de santé pour justifier leur monopole, près d’une pharmacie enquêtée sur deux (48%) n’a pas respecté spontanément son devoir de conseil".

Ce qui pourrait arriver en France. On ne sait pas encore comment la vente en grande surface sera encadrée. Selon l'IGF, la lecture de la notice est suffisante pour les médicaments sans ordonnance. Encore faut-il comprendre les instructions. Or la France compte, selon Le Monde, 7% d'illettrés, et davantage en zone rurale. Ensuite, qui lit de près la notice d'un médicament familier ? Qui sait, par exemple, que le surdosage en paracétamol est la première cause de greffe du foie en France ? Michel-Edouard Leclerc s'est engagé sur son blog à commercialiser ces médicaments "sous contrôle de docteurs en pharmacie", comme il y sera probablement obligé.

Ce qui se passe à l'étranger. Quel bilan tirer, par exemple, de l'expérience italienne où les médicaments sans ordonnance sont vendus en grande surface, sous le contrôle d'un salarié pharmacien, depuis 2006 ? Trois ans après la libéralisation, 245 grandes surfaces s'étaient mises sur ce marché, selon Celtipharm (PDF), firme spécialisée dans les données sur la santé. Apparemment sans drame pour le consommateur, et avec une baisse des prix.

Et aux Etats-Unis, qui pratiquent depuis longtemps la vente libre de médicaments sans ordonnance ? L'absence de conseil prévaut, comme le montre le blog AmerikSanté, tenu par une pharmacienne expatriée, Isabelle Guglielmi. Dans un billet daté du 8 août, elle explique que les pharmacies sont souvent affiliées à des chaînes. "Et quand vous rentrez, vous trouvez en premier des bonbons, des décorations de Noël si vous êtes en décembre…" Mais, précise-t-elle, "vous ne trouverez pas un pharmacien pour vous aider à choisir". Dans le doute, les Américains ne s'abstiennent pas : ils ont dépensé 947 dollars de médicaments en moyenne par habitant en 2009, selon L'Usine nouvelle. Et sont champions du monde sur ce poste de dépenses. Le même risque de dérive guette la France, déjà surconsommatrice de médicaments. 

Le nombre de pharmacies

Ce que dit le rapport. Il estime que les pouvoirs publics devraient se limiter à exercer "un pouvoir d'opposition à l'installation motivé par des motifs d'ordre public, légal, sanitaire ou économique précis". En clair, liberté d'installation, sauf bonne raison contraire.

Ce qui pourrait arriver en France. La libéralisation ne peut qu'accélérer une tendance à la baisse du nombre d'officines, qui existe déjà. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte des pharmacies publiée par l'Ordre national des pharmaciens pour constater une évidence : les 22 446 officines sont très inégalement réparties sur le territoire. Si leur réseau est dense en Ile-de-France, on compte moins de trois pharmacies pour 100 km2 sur la "diagonale du vide", qui va des Ardennes aux Pyrénées en passant par le Massif central. L'année 2013 a connu 123 suppressions définitives de pharmacies et une attractivité du métier en berne, selon l'Ordre des pharmaciens

Ce qui se passe à l'étranger. Non, les pharmacies n'ont pas disparu en Italie. Selon Celtipharm, un an et demi après la libéralisation, les pharmacies italiennes avaient perdu 5% de part de marché sur les médicaments sans ordonnance, et les grandes surfaces en avaient gagné 12%, mais sans déstabilisation du réseau. En Allemagne, la liberté d'installation des officines n'empêche pas nos voisins d'avoir un réseau moins fourni que le nôtre. Au total, le pays en comptait 21 238 en 2011 : "Une pour 3 800 habitants, donc une densité plus faible qu'en France", souligne le site Europe-consommateurs (PDF) 

Mais en France comme ailleurs en Europe, c'est surtout la vente de médicaments sur internet qui paraît promise à un bel avenir, avec un moindre maillage des pharmacies physiques. Elle reste, pour l'instant, très encadrée par un décret du 31 décembre 2012, tente de se rassurer l'Ordre des pharmaciens, et ne peut être légalement pratiquée que par "les pharmaciens établis en France".

Cette frontière a ses limites. L'Europe, là encore, unifie les marchés : le consommateur français, comme le spécifie Europe-consommateurs (PDF), peut déjà acheter ses médicaments sans ordonnance en Allemagne. Ou dans tout autre pays de l'Union européenne.