La nuit de la Saint-Sylvestre, un baptême du feu pour Manuel Valls. L'enjeu est de taille pour le ministre de l'Intérieur, qui a promis de dévoiler le chiffre exact des voitures brûlées cette année. Apparus dans les quartiers de Strasbourg (Bas-Rhin) à la fin des années 1990, les incendies de voitures sont devenus presque rituels, notamment lors des dates symboliques des 14 juillet et 31 décembre. Un phénomène qui se solde par plus de 40 000 voitures brûlées par an, dont un millier pendant la nuit du Nouvel An.

Francetv info s'est penché sur ce phénomène. Nous avons posé quatre questions à Michel Wieviorka, sociologue et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, et à Gérard Mauger, sociologue et directeur de recherche au CNRS (les interviews ont été conduites séparément) et obtenu des réponses très différentes.

Francetv info : L'ancien ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux a estimé qu'en dévoilant le chiffre des voitures brûlées, Manuel Valls risquait de "lancer une compétition" entre les villes. Qu'en pensez-vous ?

Michel Wieviorka : C'est une réaction classique d'opposition. Pour moi, il est normal qu'un ministre annonce de vrais chiffres. Il ne lance pas un défi aux jeunes, il fait juste un état de lieux.

Gérard Mauger : Quel intérêt y a-t-il à donner ce genre de chiffres à la décimale près ? Qui cela peut-il intéresser en dehors des "bandes" en compétition ? Quel autre effet cela peut-il avoir qu'encourager la compétition ? L'initiative de Manuel Valls me semble tout à fait irresponsable.

Brûler des voitures, est-ce une exception française ?

Michel Wieviorka : A ma connaissance, oui. Le phénomène de l'incendie de voitures n'est pas récent - cela fait quinze ans que je l'observe - et il comporte plusieurs facettes. Il faut préciser que brûler des voitures, ce n'est pas forcément un acte militant. Il s'agit d’abord de montrer sa colère, son insatisfaction, mais aussi d'affirmer son autonomie, sa capacité à sortir du triste quotidien. De même, on veut attirer l'attention des médias pour dire : "Moi aussi, j’existe. Moi aussi, je fais la fête, à ma façon."

Gérard Mauger : Quitte à choquer, il me semble que  "le phénomène français" en question est une sorte de co-production entre les médias et les bandes des cités. L'annonce anticipée faite par les médias des voitures brûlées de la Saint Sylvestre  a valeur de rendez-vous pris et, plus précisément, exerce des effets performatifs de  prophétie auto-réalisatrice. Elle est pour les bandes des cités une assurance de médiatisation. Si exception française il y a, elle est un produit des médias. Tout se passe comme s'ils organisaient chaque année un challenge avec un record annuel à battre, donc aussi un concours intergénérationnel : un défi adressé aux petits frères de faire mieux que leurs aînés. 

Michel Wieviorka : Il existe une dimension ludique dans l'incendie des voitures. Par exemple, un jeune homme rencontré dans un quartier populaire de Strasbourg m'a parlé de son "orgueil" quand le nom de son quartier a été mentionné sur une grande chaîne de télévision. Ayant brûlé moins de voitures, les jeunes du quartier voisin n'ont pas connu un tel "succès"...

Existe-t-il un profil type du brûleur de voitures ?

Michel Wieviorka : Non, pas vraiment, même s'il s'agit en général de jeunes issus des quartiers populaires, d’un statut social peu élevé.

Gérard Mauger : Oui, il s'agit de tous ceux qui, sortis de l'école avec un titre scolaire dévalué ou sans diplôme, au chômage et sans grand espoir de trouver un emploi stable, participent au monde des bandes et à la "culture de rue" avec ses valeurs de virilité et ses enjeux de visibilité. 

Est-ce un phénomène qui gagne en puissance ?

Michel Wieviorka : Je pense que ce phénomène perd de l’importance. Il remonte au tout début des années 1980 avec les fameux "rodéos" [une pratique qui consiste à voler une voiture, préférablement chic, rouler vite et - dans la plupart des cas - mettre le feu au véhicule à la fin de l’escapade...]. Maintenant, nous nous sommes presque habitués à ce phénomène. Or, ce qui surprend moins a moins d’impact.

Gérard Mauger : Le retour au plein emploi ne ferait pas mécaniquement disparaître les bandes des cités. Mais ce qui est sûr, c'est que l'extension du chômage de masse des jeunes sans qualification favorise l'extension du phénomène.