Ils sont sept sur dix à manquer de reconnaissance, selon une étude du Centre de recherche en management (CRM/CNRS) de Toulouse, publiée jeudi 7 février. Killian* est l'un d'entre eux, rencontré début janvier dans un centre spécialisé pour policiers alcooliques ou dépressifs. 

Il est entré dans la police à 23 ans, "pour attraper les voleurs, les vrais méchants". Question de "vocation". A 47 ans, ce gardien de la paix près de Bordeaux, entame son troisième séjour au Courbat (Indre-et-Loire), un établissement de santé où des policiers accompagnent d’autres policiers, alcooliques ou dépressifs. "Deux dépressions, et là, une dépression alcoolique", énumère-t-il illico sans réussir à dater précisément ses deux précédents passages.

"Plus de paperasse, moins de collègues"

Bien sûr, les remous de sa vie personnelle ne sont pas étrangers à son mal-être. Le décès de sa mère à la fin des années 1990, son divorce – "lié au boulot, elle travaillait le jour, moi la nuit" – l’ont profondément affecté. Mais ce qui mine le plus cet homme, barbe de trois jours parsemée de poils blancs façon marin, yeux cernés et constamment humides, c’est le travail.

"On n'est plus flics pour attraper les voyous", lâche-t-il, blasé, penché en arrière sur sa chaise, épaules rentrées dans sa polaire bleu marine. Lui date la première dégradation à la toute fin des années 1980, "avec les lois Joxe et les premiers remaniements". "On commençait à être soumis à des stats et on appelait ça des 'fromages'", se souvient-il. Et d’énumérer, depuis, "de plus en plus de paperasse, et de moins en moins de collègues". Des chefs "éloignés du terrain, plus protocolaires qu'autre chose, qui contrôlent, calculent, vérifient tout comme des comptables". Un constat qu’il énonce comme une évidence, fort des discussions partagées avec les "collègues" dans le centre. Anecdotes à l'appui, tous sont unanimes sur les griefs qu’ils formulent contre leur métier.

"On est là pour remplir les caisses de l'Etat"

Ce qui fait monter des sanglots dans la voix de Killian, constamment au bord de la rupture, c’est "la 'bâtonnite', la politique du chiffre". "D’abord, on ne patrouille plus dans les rues et il s’y passe n’importe quoi", et "en plus, on perd le contact avec la population, auprès de qui on a une image déplorable", analyse-t-il. "Maintenant, on doit taper [au portefeuille] du smicard", explique Killian, petites lunettes de vue coincées dans le col du tee-shirt, les mains dans les poches de son jogging à trois bandes. Et de débiter à toute vitesse : "On est là pour remplir les caisses de l'Etat, on reste sur un carrefour durant une heure et demie et on verbalise toutes les infractions, même minimes, on doit taper la caissière qui gagne 900 euros par mois parce qu'elle a un pneu lisse." "Et si tu le fais pas, t'es pas un bon flic", finit-il par ajouter.

Depuis trois ans, c’est "la démotivation totale". "Cette façon de fonctionner, orientée sur des résultats chiffrés, ne correspond pas aux valeurs qui leur ont fait choisir ce travail. Ils ne sont plus en phase avec eux-mêmes", explique Manuela Tessier, la psychologue du centre, qui souligne : "Ce sont souvent des personnes qui s'investissaient à 200% qui sont touchées." C’est le début de la fin quand Killian se retrouve avec un "avertissement" pour "des bricoles", perte de matériel, entre autres.

"Même ceux qui ont un cancer sont traités de tire-au-flanc"

Cet agent, qui a bénéficié d’"une prime de 40 euros pour une arrestation bidon", estime qu'il a reçu en vingt-cinq ans de carrière autant de lettres d’admonestation que de félicitations. "Sauf que les félicitations, on ne prend plus le temps de les écrire !", sourit-il, les dents abîmées par la cigarette. Il reconnaît sa "pluri-addiction au jeu, au tabac, à l’alcool". Et constate que sur quarante agents dans sa brigade, "cinq ou six" sont en dépression tandis que les arrêts maladie pleuvent. "Même ceux qui sont arrêtés pour un cancer sont traités de tire-au-flanc", lance-t-il.

En maison de repos depuis quinze jours, il souffle un peu, passe ses journées à entretenir les massifs du grand parc arboré, ça lui permet "de ne pas penser". "Quand je me retourne, j'ai l'impression d'avoir fait quelque chose, pas comme au boulot", insiste-t-il. Il retournera dans la police. C’est sûr, il "ne se voit pas faire autre chose". Mais alors, "en brigade de nuit". "C'est encore à peu près intéressant pour la moyenne et la grande délinquance et surtout, on voit moins la hiérarchie." Il hoche la tête avec une petite moue, fait tinter les clés de sa chambre au bout d’un large cordon bleu qu’il porte autour du cou : "Et tant pis pour la santé !"